LILLYRIE
et
LA DALMATIE.
IMPRIMERIE DE LE NORMANT, Hl/E DE iF.INE -
L'ILLYRIE
ET LA DALMATIE,
ou
-mœurs, usages et costumes de leurs hae1tans et de ceux des contrées voisines.
TRADUIT DE L'ALLEMAND ,
DE M. LE DOCTEUR IIACQUET, PAR M. BRETON.
Augmenté d'un Mémoire sur la Croatie militaire; orné de trente-deux planches, dont viiigi-tjuatre d'après les gravures de l'ouvrage allemand, et Jiuit d'après des dessins originaux inédits.
TOME DEUXIÈME.
PARIS,
NEPVEU, LIBRAIRE, PASSAGE DES PANORAMAS, N° aÇ.
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L'ILLYRIE
et
LA D/1.LMATIL.
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DES MŒURS DES MORLAQUES.
L'occupation ordinaire -les Mor-laques dans leur bas 3g.-.. esi de garder les troupeaux au miiiai des bois et des mon1 .jtitent de leurs morneu> de loisir pour exér
a L'ILLYRIE cuter, avec un simple couteau, diverses sculptures en bois. Elles ressemblent à ces figures grossières d'animaux que taillent les pasteurs de la Suisse ou de la Souabe, avec des bois résineux, que les colporteurs achètent à la grosse, et revendent ensuite à vil prix jusque dans Paris même. Les jeunes Morlaques font encore des tasses et des sifflets ornés de bas-reliefs d'un travail curieux.
La nourriture la plus habituelle des Morlaqqes, consiste en lait et en laitages de toutes sortes. Ils font aigrir le lait avec du vinaigre, et obtiennent ainsi \ia breuvage très-rafraîchissant. Leur plat le plus estimé consiste en fromage frit dans du b«Urre. Les jettes nommées
ET LA DALMATIE. 3 pogaccie qui leur tiennent, lieu <le pain, sont faites d'un mélange de farine de millet, d'orge, de maïs, de sorgo (i; et de froment, s'ils ont les moyens de s'en procurer; le tout cuit sous la cendre.
Ils font une gra'nde consommation déracines, de plantes potagères, et aiment beaucoup la sauer-kraut, ou choucroute, c'est-à-dire choux-aigics des Allemands. t
Ils ont pour les viandes rôties un goût, qu'ils sont peu à portée de satisfaire , et ont une véritable passion pour l'ail et les échalotteï.
« Un Morlaque , dit M. Fortis , s'annonce déjà de loin par les exhalaisons de son aliment favori. Je me
(i) IIolcus sorghum, grand millet.
4 L'ILLYRIE souviens d'avoir lu quelque part queStilpon, repris pour être entré, contre la défense, dans le temple de Cérès, après avoir mangé de l'ail, répondit: Donnez-moi quelque chose de meilleur, et je ne mangerai plus d'ail.
» Les Morlaques n'accepteroient pas cette condition, qui même ne leur seroit peut-être pas avantageuse. 11 est probable que l'usage journalier de ces végétaux corrige en partie,la mauvaise qualité des eaux des réservoirs fangeux et des ruisseaux croupissans où les habi-tans de plusieurs cantons sont obligés , pendant l'été , d'aller puiser leur breuvage.
«Ces mêmes végétaux contribuent peut-être à maintenir la santé et la
ET LA DALMATIE. 5 force de ce peuple. On trouve parmi eux unemullilude de vieillards encore frais et dispos ; et en dépit d'Horace, je serois tenté d'en faire honneur à l'ail, >> » Croiroit-on que les Morlaques, dans leur insouciance , se rendent tributaires de l'étranger pour une production dont la culture seroit pour eux si facile? Ils font venir tous les ans d'Ancône et de Rimini, de l'ail pour plusieurs milliers de ducats.
Quant à l'âge avancé auquel parviennent les Morlaques, il seroit difficile de le fixer au juste. La plupart ignorent la date précise de ^eur naissance qu'ils se soucient peu de constater. Et comme passé un certain terme , la même coquet-
6 L'ILLYRIE terie qui portoit d'abord à diminuer son âge, dispose ensuite à l'augmenter, il se pourroitque plusieurs de ces centenaires n'eussent pas en réalité plus de quatre-vingts ans. Au reste, il n'en est plus qui ait, comme l'illyrien Dando dont parle Pline, la prétention d'avoir vécu cinq cents années (i).
A la mort des Morlaques, on paie, suivant la fortune des héritiers, un certain nombre de pleureuses qui poussent des cris lamentables. Un voyageur allemand, témoins pour la première fois d'une cérémonie lugubre de ce genre, s'informa des qua-
(i) Alcxander Cornélius memorat Dan-donem illyricum quinque centum a nu os vixisse. Plin. 7. c. 4&
ET LA DALMATIE. 7 litésdu défunt qui paroissoit inspirer des regrets si douloureux. Hélas ! répondit une des pleureuses , vous voyez bien que c'étoit un homme riche f et que ses héritiers ne regardent pas à la dépense !
Mais avant de parler de ces tristes cérémonies, examinons le régime des Morlaques durant la maladie qui les conduit au tombeau.
Je dis la maladie , car la force de leur tempérament ne leur permet guère d'en connoître qu'une seule espèce : ce sont les maladies inflammatoires qui résultent très-souvent des transpirations arrêtées à l*suite des exercices violens que ces hommes se donnent dans leurs bal».
Dans ce cas, la plupart des Morlaques n'appellent point de méde-
8 L'ILLYRIE decins ; ils cherchent à se guérir eux-mêmes. Le premier médicament auquel ils aient recours, est une dose copieuse d'eau de-vie, où ils font infuser, suivant la gravité ou l'opiniâtreté du mal , une forte quantité de poivre ou de poudre à canon. Ils ne négligent rien pour provoquer une sueur abondante. En hiver ils s'accablent de vêtemcns, en été ils s'exposent couchés sur le dos à l'ardeur du soleil.
Ils guérissent les obstructions en appliquant sur le ventre du malade une grande pierre plate fortement échauffée, lis chassent les douleurs rhumatismales à l'aide d'une pierre rougie au feu, enveloppée d'un linge mouillé.
Pour recouvrer leur appétit à la
ET LA DALMATIE. 9 suite d'une longue fièvre, ils avalent force vinaigre ; enfin ils appliquent sur les blessures et les contusions une ocre rougeâtre.
Leur principal remède, celui dont ils se servent contre tous les maux, est le sucre ; ils en font même avaler des morceaux aux agonisans, afin d'adoucir, disent-ils, l'amertume de leurs derniers instans.
Quand un Morlaque a succombé a l'excès de son mal, toute sa famille, renforcée, comme on vient de le dire, de pleureuses stipendiées, fait retentir la maison de ses cris. Les amis du mort s'approchent de lui, et lui adressent très-sérieuse-mcnt la parole, en le chargeant de leurs commissions pour l'autre monde.
io L'ILLYRIE
L'heure de l'enterrement étant arrivée , on couvre le cadavre d'un linceul blanc, et on le porte à l'église. Dès qu'il est en terre, le cortège revient à la maison avec le curé ; on y recommence les prières, que suit un grand repas, où la plupart des convives perdent la raison par l'excès de leurs orgies.
Le deuil consiste parmi les hommes à se laisser croître la barbe, à se coiffer d'un bonnet bleu ou violet. Les femmes s'enveloppent la tête d'un mouchoir bleu ou noir, et couvrent de lambeaux d'étoffe noire tout ce qui est rouge dans leur habillement.
Pendant la première année qui suit le décès d'un Morlaque, les femmes de sa famille vont tous les
ET LA DALMATIE. „ jours de fêtes, faire de nouvelles lamentations sur sa tombe : elles y répandent des fleurs et des herbes aromatiques.
Si quelque circonstance impérieuse les force de manquer à ce pieux devoir, elles ont soin de venir lui présenter leurs excuses, et de lui rendre compte de leur conduite, comme s'il étoit capable de les entendre. Elles lui demandent aussi des nouvelles de l'autre monde, en faisant sur ce sujet les plus étranges questions. Ces discours ne se font pas d'un ton de voix naturel, mais d'un ton lamentable et mesuré, comme on répéteroitune leçon apprise.
Les costumes des Morlaques ne sont point uniformes : voilà pour-
tz L'ILLYRIE quoi les descriptions de Cassas, de Fortis et des autres voyageurs, se ressemblent si peu. Les estampes ci-jointes donneront une idée des ha-billemens les plus en usage parmi eux.
L'homme est coiffé d'un haut bonnet de poil ou kolpak; ses cheveux sont flottans sur la nuque. La veste et le pantalon sont blancs, avec des paremens bleus. ( Voyez la planche, page i36 du tome Ier. )
lis ont une ceinture de cuir à laquelle pendent un couteau et une bourse à Contenir du tabac. Les guêtres, en forme de bottines, sont d'une laine grossière et blanche, brodées sur leur bord supérieur et échancrées sur les côtés.
Les hommes mariés même, qui
ET LA DALMATIE. i3 ne font point partie des milices, ne sortent presque jamais sans leur attirail militaire. Un longschallgarni de franges se drape assez élégamment sur leur épaule gauche : ils sont enveloppés au besoin , comme dans une couverture. ( V. la planche, p. t.)
Les femmes se coiffent, d'un mouchoir blanc dont les deux bouts, tombant par derrière, sont garnis de rubans rouges et bleus. Celles des villes p or len t p ou r coi ffu re la pasôlat; elle est d'étoffe blanche à Heurs, enrichie de broderies d'or ou d'argent. ( Voyez la même planche. )
Les fdlcs portent de petits bonnets rouges garnis de pièces de monnaie et de coquillages , notamment de ceux appelés porcelaines (.typera moneta),lesquels servent de
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monnaie dans quelques parties des
Indes.
Les paysannes morlaques, excellentes travailleuses, font quelquefois de longues marches , en portant un paquet très-lourd sur leur tête et un enfant atta hé derrière leur dos. Ce double fardeau ne les empêche pas de filer pour charmer l'ennui de leur route, ou pour tirer parti de leur temps. ( Voyez la planche en regard. ) La même méthode existe parmi les laborieuses villageoises de l'Espagne et du Portugal.
Les Morlaques, soit catholiques, soit professant le rite grec , se font de la religion l'idée la plus étrange, et malheureusement les ecclésiastiques sont intéressés à les maintenir dans l'erreur. Il n'est presque per-
ET LA DALMATIE. i5 sonne parmi eux qui ne croit à l'exis-lence desrevenans et à tous les prestiges de la sorcellerie.
Ils ont aussi des vakodlak , de prétendus vampires qui passent pour se faire un plaisir de sucer le sang des enfans. Lorsqu'un de ces êtres qui sont l'effroi de tout un canton vient à mourir, on a soin de lui couper les jarrets, et de lui piquer avec des épingles toutes les parties du corps. Cette opération, disent-ils , empêche le vampire oie retourner parmi les vivans. Et comment ne croiroit-on pas qu'il y a des hommes livrés à cette funeste soif du sang, lorsqu'on en voit qui, à leurs derniers momens, soutiennent qu'ils se sentent tout prêts à devenir vakodlak, et supplient 2.
16 L'ILLYRIE leurs parens de les traiter après leur mort, comme convaincus d'appartenir à cette caste abominable ?
Le plus intrépide des Haiduks prend la fuite à l'aspect du premier objet qu'il envisage comme un spectre ou comme un esprit follet. Leurs imaginations ardentes, leurs esprits naturellement crédules multiplient de pareilles apparitions.
Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'ils ne regardent pas comme honteux d'être sujets à de pareilles terreurs; ils excusent leur poltronnerie par un proverbe illyrien qui revient à ce vers de Pindare :
« La crainte des fantômes met en fuite les enfans des dieux. »
Les femmes morlaques, beaucoup plus adonnées à la superstition que
ET LA DALMATIE. i7 les hommes , la portent souvent jusqu'à se croire sorcières elles-mêmes.
On attribue aux vieilles sorcières des choses qui passent toute croyance. On dit qu'elles ont le pouvoir de faire perdre le lait des vaches de leurs voisins pour augmenter celui de leurs propres vaches. M. Fortis raconte sur le même sujet une histoire merveilleuse qu'un cordelier, à l'époque de son voyage, affirmoit sous serment être de la plus exacte vérité.
Le cordelier, suivant son récit, étoit couché dans une même chambre avec un jeune JMorlaque. Il ne dormoit pas, et vit distinctement deux sorcières qui vinrent ouvrir le corps du jeune homme, et lui enlevèrent son cœur pour le faire rôtir
3..
t8 L'ILLYRIE et le manger. Le jeune homme à son réveil sentit la place du cœur vide. En ce moment l'enchantement dut cesser; lessorcières s'envolèrent, en laissant sur la braise le cœur à moitié rôti. Le cordelier qui jusque là n'avoit point bougé, parce qu'il étoit enchanté, eut alors le pouvoir de sortir de son lit. Il se hâta d'aller sauver le cœur du jeune Morlaque, et le lui fit avaler. Celui-ci, comme on pense bien, sentit tout de suite ce viscère rentrer à sa place.
Les bonnes gens à qui le cordelier raconte cette aventure, n'oseroient, dit M. Fortis, soupçonner que l'unique fondement de cette histoire est une scène de libertinage. Une des femmes, du propre aveu du père cordelier, étoit assez jeune, et quel-
ET LA DALMATIE. i9 ques verres de vin auront été le charme employé par ces imposteurs pour lui donner le change sur tout ce qu'il verroit ou croiroit voir (i).
11 y a de mauvaises sorcières appelées ujesthc, qui n'ont d'autre occupation que de faire du mal , et des magiciennes bienveillantes bahomize qui détruisent leurs enchantemens.
Ces femmes, qui tiennent une conduite si opposée, s'accordent néanmoins dans un point essentiel, celui de réunir leurs efforts pour faire des dupes. Il ne seroit pas prudent de déclamer devant une bahor-
(i) M. Charles Nodier rapporloit, il y a peu de mois, cette même histoire dans le Journal des Débats, où il a donné û'excellens articles sur les Slaves.
ao L'ILLYRIE tiize contre les fraudes des ujestize, car ce seroit attaquer son métier à elle-même. Plus de maléfices ; partant, plus de nécessité de recourir a des enchantemens pour en détruire l'effet.
Les prêtres des communions romaine et grecque se sont voué une haine mortelle ; chacun des deux partis invente ou propage contre l'autre mille réaits scandaleux.
Les églises des deux sectes sont également pauvres ; mais celles des catholiques romains sont seules tenues avec quelque propreté ; celles des Grecs schismatiques sont d'une saleté révoltante.
« Dans une ville de la Morlaquie, dit M. Fortis, j'ai vu un prêtre accroupi sur la place devant l'église,
ET LA DALMATIE. 2I écouler la confession de femmes agenouillées auprès de lui. Cette singulière attitude prouve la naïveté des mœurs de cette nation.
» Les Morlaques ont pour les ministres des autels une vénération profonde, une déférence absolue et une confiance illimitée.
«Souvent, à l'exemple de l'Eglise primitive , ces prêtres infligent à leurs pénitens un châtiment public et corporel : ce sont eux qui leur administrent sans ménagement quelques douzaines de coups de bâton. M
J'ai déjà parlé des amulettes que les prêtres vendent très-cher, atin de préserver contre les maléfices. On donne le nom de zapîs à ces billets mystiques, sur lesquels est
2a L'ILLYRIE
écrit le nom de quelque saint. Les Morlaques portent des tapis cousus à leur bonnet, et en attachent même aux cornes de leur bétail.
Pour peu qu'un succès fortuit vienne confirmer l'utilité des zapis7 tout le monde crie au miracle. Les Turcs eux-mêmes, entraînés par l'exemple , en achètent, et l'exportation de ces talismans est pour les prêtres grossiers de ce pays un article de négoce considérable.
On y attribue aussi une propriété miraculeuse à diverses monnaies t soit du Bas-Empire , soit frappées à Venise dans le moyen âge ; on les confond sous la dénomination de médailles de sainte Hélène. On a aussi la plus haute vénération pour des monnaies hongroises, appelées
ET LA DALMATIE. 23 petizze, et sur lesquelles est représentée la figure de la Vierge.
Telle est la confiance que l'on a dans toutes ces contrées en l'image de la Vierge Marie, que les Turcs, en infraction absolue contre les préceptes de l'Alcoran, ont soin d'envoyer de riches offrandes à celles de ces images qui passent pour miraculeuses , et même de faire dire des messes.
C es mêmes hommes qui professent tant de vénération pour la mère du Christ, et qui doivent même, aux termes de leur propre religion, regarder Jésus-Christ comme un grand prophète, sont entraînés par l'esprit départi, par l'aveugle fanatisme, qui ne calcule pas, à une contradiction non moins bizarre. Le salut ordinaire
a4 L'ILLYRIE parmi les habitans de ces côtes, huaglian Issus, gloire à Jésus, leur inspire une sorte d'horreur ; ils y substituent cette variation, huaglian Bog, gloire à Dieu.
ET LA DALMATIE. 25
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CROATES ou H OR V ATI.
Cette nation, qui descend des aques, se nonrrmoit anciennement Croates, et de là est venue la dénomination de Chrobates, que les Grecs et les Romains lui ontdonnée. Elle habite aujourd'hui la haute ÏUyrie, tandis que les Morlaques occupent la basse Illyrie, ou petite Ulyrie des anciens.
La Croatie actuelle confine au nord avec la Slavonie, à l'occident avec le pays des Dolenzi et des Uskokes septentrionaux , au midi
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a6 L'ILLYRIE
avec les Liburniens et les Morlaques , au levant avec la Turquie? d'Europe. Ce pays est en général uni du nord a l'est , mais montagneux vers le midi. Cette différence de sol en apporte une très-grande dans le caractère des habitans. Ceux du Bannat qui occupent la plaine, ne ressemblent guère à cpux du Gé-néralat qui habitent les montagnes.
Les Croates en général sont entre eux des hommes très - bons, pleins de probité et fort serviables; mais ils traitent comme étrangers tous ceux de leurs voisins qui ne sont pas de la même caste, et regardent presque tous les autres peuples comme des ennemis. Souples et rampans tant qu'ils ont quelque chose à craindre, ils traitent avec mépris,
ET LA DALMATIE. a7
et même avec outrage, ceux de qui ils n'ont rien à redouter.
Le peu de fertilité de leur sol nous dispense de dire combien ils sont pauvres, et combien leurs mœurs sont grossières.
C'est du temps de l'empereur Héraclius que les Croates ont embrassé le christianisme ; ils respectent beaucoup leur religion et encore plus leurs prêtres.
M. Hacquet raconte qu'étant un jour venu par mer, de la Carniole, sur un petit brigantin de douze canons, et étant vêtu à la mode des marins de ce pays-là , d'une jaquette d'un bleu foncé (i), les
(i) C-à-d. comme les popes russes que nous avons vus attache'* en qualité' d'au-
aS L'ILLYRIE Croates le prirent pour un prêtre en pèlerinage ; ils accoururent de tous côtés sur le rivage, s'agenouillèrent dévotement devant lui, et lui demandèrent sa bénédiction.
Cette peuplade , étant toute militaire, n'est pas aussi adonnée que les autres à la superstition. Ils font rarement des pèlerinages, et n'ont pas beaucoup d'images miraculeuses. Ce n'est pas non plus qu'ils soient fort instruits ; car ils confirment plus que d'autres cette vieille maxime înter arma silent Muscc.
mônîers aux divers régimens. Le costume négligé de ces prêtres ne différoit pas beaucoup de celui des simples domestiques ou serfs avec leur caftan bleu et leur longue barbe ; souvent je les ai pris les uns pour les autres.
ET LA DALMATIE. ag On retrouve encore en Croatie quelques vestiges des moeurs patriarcales ; souvent on voit cinq à six familles vivre de la meilleure intelligence du monde, dans une maison extrêmement resserrée. Le plus âgé des hommes est sous le nom de gospodar, le chef absolu : c'est lui qui distribue les travaux, et chacun doit lui obéir. Sa femme , ou à son défaut, la doyenne d'âge, a la surintendance des cnfans. La mère de chacun de ceux-ci n'a rien à changer aux ordres formels de la gospodina, ou de la stara-maiko.
Les plus jeunes femmes sont chargées de tous les travaux pénibles et de toutes les fonctions peu agréables à remplir ; de même que 3..
Zo L'ILLYRIE
que les jeunes hommes se livrent
seuls à la culture des (hamps.
« Lorsque je mangeois parmi une de ces familles, dit AL Hacquet, si j'offrois à boire à quelque jeune femme , elle le refusoit ; mais la slara-maiko ou les autres vieilles femmes acceptoient sans difficulté.» Enfin, il règne dans ces maisons tant d'harmonie , que trois ou quatre femmes vivent auprès du même foyer sans jamais se quereller.
Telle est la docilité des enfans envers leurs parens , que rarement un jeune garçon recherche une jeune fille sans leur consentement. C'est ordinairement aux danses champêtres, qui ont lieu près des églises , à l'issue du service divin , que se font ces liaisons amoureuse».
ET LA DALMATIE. 3r Les noces se font, la plupart du temps, le jour de Sainte-Calherine. Huit jours avant la cérémonie, deux zazioachi ou amis de l'époux vont h cheval engager les convivps. On fait les mêmes invitations du côté de l'épouse.
La veille du mariage , les principaux szvati ou conviés du côté du futur se rendent avec celui-ci chez l'épouse où ils s'occupent avec les filles de la noce, à façonner le chapeau ou couronne nuptiale. Leur arrivée est annoncée par des décharges de fusils ou de pistolets.
Le lendemain , les szvati se réunissent à cheval devant la maison de l'époux. Le zastavink ou porle-drapeau, et d'autres personnages remplissant des fonctions particu-
3a L'ILLYRIE lières , les précèdent. Si la maison de l'épouse est éloignée, on fait de temps en temps des haltes pendant lesquelles ou se range en cercle pour boire et pour manger. Quand on est sur le point d'arriver , un des cavaliers prend les devants, et porte à la future un mouchoir de soie blanche appelle marama. Elle ne le garde pas ; l'envoyé revient , et le partage entre toute la société , qui se range encore une fois en cercle , et se met à manger au milieu des salves des armes à feu.
Lorsqu'on est parvenu à la demeure de l'épouse, les filles de la noce attachent à la lance qui surmonte le drapeau du zastavink, une pomme entourée d'une couronne de fleurs. Après cela, le jeune couple
ET LA DALMATIE. 33 se met à genoux, et reçoit la bénédiction des parens. Toute la caravane se rend ensuite en bon ordre à l'église. Tout le monde met pied à terre, à l'exception de deux hommes qui doivent, pendant la cérémonie, garder le drapeau et les chevaux de de leurs compagnons.
Quand on est arrivé à la maison nuptiale, la mariée, pour amuser les enfans, jette par-dessus le toit des noix et des figues. La mariée descend la dernière de cheval ; elle a cependant le droit d'aider le père de l'époux à descendre de sa monture. Ensuite elle l'embrasse ainsi que tous les autres parens.
Après le repas on danse. Autrefois on exécutoit la danse du sabre que Valvasor a décrite ; mais il
34 L'ILLYRIE paroît qu'elle a été supprimée à cause des dangers qu'elle entraîne, de même que la danse de la hache qui a lieu parmi les Pokutiens dans la Russie Rouge.
A minuit la kumi conduit au lit les nouveaux mariés. La jeune épouse se met à genoux devant elle, landis que l'époux lui enlève sa couronne. Cela fait, la kumi et les filles de la noce se retirent.
Il faut que le lendemain matin l'épouse soit la première levée, qu'elle arrange les chambres , et quelle dresse la table. Ensuite, accompagnée des szvati et du porte-drapeau, elle va puiser de l'eau fraîche pour laver les mains des convives.On recommence aussitôt les festins qui durent quelquefois huit jours ou deux au
ET LA DALMATIE. 35 moins. Les cérémonies du baptême sont à peu près les mêmes que celles des autres Illyriens. Celles des funérailles ressemblent à celles des TJskokes et des Lycaniens, qui seront décrites plus loin.
L'habillement des Croates de la plaine est assez propre, et ne laisse pas d'être élégant. Les hommes ont les cheveux courts ; ceux qui se destinent à l'état militaire les arrangent en tresses. Tous ont des moustaches. Leur bonnet est noir; ils sont vêtus, comme les Hongrois, d'une courte tunique.
Les femmes attachent leurs cheveux par derrière, et arrangent pardessus un mouchoir rouge rayé de blanc. Elles ont une jupe de laine brune, une camisole bleue, un ta-
36 L'ILLYRIE Llier de toile blanche et des bottines de cuir jaune. ( Voyez, la planche , page 25. )
Ces peuples aiment beaucoup le chant et la musique. Une de leurs chansons héroïques est à la louange d'un ancien roi du pays nommé Marsh. Mais cette ballade est toute remplie d'erreurs graves et d'ana-chronismes. Ce fameux chef de rebelles , ou peut-être de brigands , é^oit renommé par sa bravoure. II se ligua en i358 avec les autres seigneurs grecs qui firent la guerre à l'empereur d'Orient Paléologue.
ET LA DALMATIE. 37
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USCOKES,
ou skoko, ou serbli.
Tout ce qu'on sait de l'origine de cette petite peuplade, c'est que le nom de Skoko signifie transfuge. Leur autre nom Serbli semble indi-q*er qu'ils viennent de la grande Servie ou du pays des anciens Sar-mates, qui a fait partie de la domination des Romains. A ne considérer que leurs traits et leurs mœurs , on seroit fondé à croire qu'ils sortent; a 4
38 L'ILLYRIE du Caucase, et en particulier de la nation des Tcherkesses ou Circas-siens. Inconslans et cruels, se contentant des plus grossiers alimens, élrangers aux idées de probité et de justice, comme les babitansdu Caucase, ils allient aux habitudes de la vie pastorale celles que fait contracter l'amour du pillage. Enfin ils ont des rapports avec les Circassiens par leur teint, par la force et la beauté de leur corps, et même par leur costume qui ressemble d'une manière remarquable à celui de ces derniers. ( Voyez la planche. )
« Les Uscokes, dit Cassas, ce peuple de brigands, ne descend d'aucune nation (i); il fut seize lustres
(i) C'est un peu fort.
ET LA DALMATIE. 39 redoutable contre les Musulmans et les "Vénitiens, réunit sur sa tète tous les genres d'oppression et de supplices, que la vindicte vénitienne et la barbarie mahométane purent inventer; et plutôt détruit que vaincu, plutôt massacré que soumis, disparut de la terre aussi rapidement, aussi silencieusement, pour ainsi dire , qu'il s'y étoit montré. »
Les Uscokes étoient autrefois répandus dans la Dalmatic, la Bosnie , la Servie, la Croatie, et jusque dans la Carniole. Grâce à leur vie errante, ils se sont tellement confondus avec les autres nations, qu'on ne pourroit guère leur assigner au juste de territoire. Tout ce qu'on peut dire à ce sujet, c'est qu'ils se montrent en plus grand nombre
40 L'ILLYRIE dans un espace compris entre la Carniole, à l'ouest, et l'Albanie, à l'est. Ce territoire confine au nord, à la rivière de Save, au midi, à la partie montagneuse de la Dalmatie.
L'amour de ce peuple pour les montagnes, son éloignement pour les plaines, où il se montre rarement, sont des preuves qu'il ne vient point des Steppes de la ïarlarie ; car les plaines de la Croatie auroient plus d'attraits pour lui.
Dans leurs montagnes, ils élèvent des moulons et des chèvres, et pratiquent peu les arts. Ils façonnent avec le produit de leurs bestiaux, de grossiers tissus de laine, et des cuirs, et font d'assez bons fromages.
La vie militaire est celle qui flatte le plus l'ambition des Uscoles.
ET LA DALMATIE. 41 Leur pauvreté est extrême. Un jour, dit M. Hacquet, voyageant dans leurs montagnes, je rencontrai une fille d'environ seize ans, qui portoit un sac sur sa tête, et qui, d'une voix presque éteinte, me demanda du pain. Cela me surprit; caries Uskokes, tout indigens qu'ils sont, n'ont pas coutume de mendier. J'étois à cheval; je lui fis voir que je n'avois pas de pain à lui donner, et j'offris à la place quelques pièces de monnoie. Elle les accepta, mais sans paroître satisfaite. En effet, la malheureuse n'avoit pas niangé depuis trois jours; ses forces étoient épuisées ; et quand je lui aurois donné davantage, cela ne lui auroit servi de rien. On étoit au mois d'avril, et il n'étoit pas pos-
4a L'ILLYRIE sible de se procurer du pain dans ieurs villages, à quelque prix que ce fût.
«Je lui pris le bras, et je comptai les pulsations de son artère : il y en avoit à peine soixante par minute. Alors je lui demandai où elle alloit, et ce qu'elle portoit dans son sac de cuir. J'avois pensé que c'étoit de la farine, mais, à l'inspection , il se trouva que c'étoit de l'écorce broyée. Ces malheureux , en temps de disette, la mêlent avec du son, pour faire du pain. Par bonheur, je retrouvai encore un petit morceau de pain au fond de ma valise, je le donnai à cette pauvre créature, qui le dévora avec une avidité, que je m'empressai de modérer, de peur qu'elle ne se fît du mal. »
ET LA DALMATIE. 43 Les habitations des Uscokes sont semblables à celles des Croates > mais moins spacieuses.
Leurs fêtes principales sont des feux de joie à l'équinoxe du printemps ; jeunes et vieux , tous y prennent part. Ils dressent à l'entrée du village un immense bûcher avec du bois tiré des forêts voisines ; on y met le feu au soleil couchant ; les jeunes garçons et les jeunes filles viennent tout autour danser lekolo, au son de la cornemuse et du chalumeau. Celte fête dure toute la nuit. Cependant on a renoncé peu à peu à cette coutume, à cause des dommages qui en résultent pour les forêls. Quelquefois les jeunes garçons sautent à l'envi par-dessus le brasier ardent, au risque de se faire
beaucoup de mal si leur pied venoit
à manquer.
Dans quelques cantons il se fait à la Saint-Jean d'autres feux de joie que les Dalmatcs appellent koléda.
Au renouvellement de l'année, les Uscokes s'embrassent les uns les autres, et se font des complimens sur la manière dont ils ont passé l'année précédente. Ainsi ils ne souhaitent pointée jour-là, comme font les autres peuples, une longue suite d'heureuses années. A quoi sert, disent-ils, de faire des vœux pour l'avenir? C'est du présent qu'il faut jouir et se féliciter.
De même que les Likaniens et les Dalmates, ils suivent le rite grec. Ils ont peu de respect pour leurs
ET LA DALMATIE. 45 prêtres hors de l'église , et à la vérité ceux-ci n'ont pas des mœurs qui commandent la considération.
Les Uscokes ne laissent pas d'être superstitieux ; ils ont contre l'épizoo-tie parmi les bestiaux, toutes sortes d'amulettes et de poudres sympa-th iques dont la seule énumération est faite pour exciter le rire.
Leur remède favori contre toutes les maladies est de prendre un verre d'eau-de-vie de genièvre, de s'exposer ensuite au soleil , et de se mettre chaudement au lit, afin d'exciter la sueur. On conçoit aisément combien cette méthode est funeste dans les maladies inflammatoires. L'eau-de-vic de prunes, assaisonnée de force poivre et de gingembre, est un autre remède qu'ils opposent à la
fièvre. Ils se servent contre les douleurs rhumatismales de briques fortement échauffées sur lesquelles ils répandent du vinaigre, du vin, ou de l'eau-de-vie , et qu'ils enveloppent ensuite de linge. M. Iiacquet croit que ce remède est assez bien entendu. Pour la goutte, ils emploient un cataplasme d'yèblc (sam-bucus ebuïus ).
Quand un malade se trouve dans un état dé5espéré, il prend un bain, afin de paroître pur devant son dieu, Troiza.
Les mariages se font à peu près comme chez les Croates. Autrefois ils aimoient à différer le baptême , et l'on ne conféroit guères ce sacrement qu'aux adultes. Mais, depuis le règne de Marie-Thérèse , des
ET LA DALMATIE. /{7 réglcmens sévères ont mis ordre à cette négligence. Les registres de baptême dans ces provinces deviennent les registres d'une véritable conscription militaire.
Les funérailles se font comme chez les Likaniens ; nous ne parlerons ici que d'une ancienne coutume qui leur est propre.
Quand une mère a perdu son enfant , elle se répand en imprécations , et s'écrie qu'un démon jaloux l'a dévoré. Lorsqu'enfin le corps de l'innocente créature est enfermé dans la tombe, la mère y apporte son berceau qui, suivant l'usage du pays, est fait de planches de chêne, très-proprement arrangées, et elle le brise avec ses pieds.
Le costume des Uscokes ressem-
4» L'ILLYRIE ble beaucoup a celui des habitans. de la Basse-Dalmatie ; les hommes ont un petit bonnet d'étoffe rouge , les cheveux tressés , et de longues moustaches. Souvent ils ont la poitrine et les bras nus. Leur veste et leur pantalon sont rouges , avec de$ paremens galonnés en laine. En hiver ils portent par-dessus un manteau rouge à capuchon. Leur arme favorite est une sorte de hallebarde. ( Voyez la planche, page 38. )
Les femmes ont souvent une tunique bleue lisérée de jaune, et une ceinture rouge serrant une sorte de tablier rayé ; leur coiffure est jaune et comme étranglée vers le milieu. ( Voyez la planche en regard. )
Les hommes ne vont guères travailler à la campagne sans se munir
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ET LA DALMATTE.
"une longue pique, d'i
et d'un pistolet. La pique est attachée derrière leur dos. Ils ont une veste sans manches assez semblable aux gilets de nos hussards, et une chemise brodée à l'extrémité des manches et sur les épaules.
Les fdles ont un costume encore plus élégant que celui de la planche précédente. Elles ont sur la tête une toque rouge brodée avec de gros pois, et garnie de pièces de mon-noie d'argent. De gros paquets de l'espèce de coquille appelée porcelaine , pendent de chaque côté aux longues tresses de leurs cheveux. ( Voy. la planche en tête du chapitre.)
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CROATIE MILITAIRE.
No US venons de considérer les mœurs de la Croatie en général, et de donner un aperçu des peuples qui l'habitent : ces notions concernent également ceux de la Croatie civile et ceux de la Croatie militaire ; mais cette dernière ayant une organisation toute particulière, et telle qu'il n'y en a point de modèle en Europe, et peut-être dans le monde entier, nous croyons qu'il ne sera pas inutile d'offrir aux lecteurs, sur ce sujet, des détails qui
ET LA DALMATÏE. 5i ont été puisés dans différens mémoires faits par des Français employés dans cette province , lorsqu'elle fut cédée à la France en 1809 avec l'Illyrie dont elle faisoit partie, détails dont nous pouvons garantir l'authenticité.
La Croatie militaire, qui n'est qu'une partie de la Croatie en général , est une des provinces les plus orientales de toute l'Illyrie ; elle confine à la Turquie d'Europe, et sert de boulevard de ce côté aux possessions autrichiennes. Le voisinage d'un peu pie, dont les mœurs et la religion étoient si différentes de celles des Croates, et qui étoit toujours prêt à faire desirruptions sur le territoire de ses voisins, soit pour y porter sa croyance, soit pour exercer 5.
5a L'ILLYRIE des brigandages, a forcé ceux-ci de puis plusieurs siècles, à être constamment sous les armes , pour s'opposer à un danger sans cesse renaissant, et qui s'est encore accru par celui d'une communication trop fréquente avec une nation, chez laquelle les maladies contagieuses exercent habituellement leurs ravages. Ainsi le besoin de repousser des agressions imprévues, ou la crainte d'une contagion mortelle, ont fait naître dans cette partie de la Croatie un régime dont les moyens sont aussi forts et aussi promets que les dangers qu'on avoit à combattre. Le Croate devant toujours être prêt à prendre les armes, et à quitter sa maison , pour habiter les camps , son administration est devenue mi-
ET LA DALMATIE. 53 litaire dans toutes ses parties, et il a fallu à ce peuple, moins des magistrats que des officiers qui fussent propres à le conduire au combat. C'est donc en exécutant, comme un soldat, les ordres de ses officiers, que le Croate manie de la même main, le fusil et la charrue. La discipline militaire lui tient lieu de lois civiles et criminelles, et il laboure son champ , comme il fait l'exercice, par l'effet d'un commandement. L'action de ses chefs s'étend sur tout ; ils surveillent la manière de vivre des familles, aussi bien que l'emploi de leurs richesses, et la combinaison de leur industrie. En un mot, la Croatie militaire ressemble à une vaste caserne dont les habitans n'ont et ne peuvent avoir 5.» '
54 L'ILLYRIE d'activité que celle que leur communique l'autorité absolue de leurs chefs.
Ce régime, tout sévère qu'il est, n'en a pas moins imprimé aux Croates un caractère de fierté qui ne se remarque pas autant chez les autres peuples de l'Illyrie, leurs voisins. Aussi s'appellent-ils dans leur langue , hommes de guerre , hommes libres. Ils se croiroient injuriés, si on leur donnoit la dénomination de paysans , et ne se soumettroient qu'avec peine à l'autorité d'un homme qui ne seroit pas militaire ; on ne pourroit les y contraindre sans affoiblir en eux les liens de la discipline.
La division politique de ce pays a été établie sur des idées purement
ET LA DALMATIE. £g militaires; et on l'a partagé en six régimens qui représentent autant de districts dans les autres pays. Toute la population est classée dans ces régimens, parce que les familles qui la composent ont été dotées dans l'origine par le souverain qui leur a concédé à chacune une certaine quantité de terres, à la charge d'un service personnel pour elle et ses descendans. Chaque régiment comprend quarante-cinq à cinquante mille âmes environ , réparties dans une centaine de villes, bourgs ou villa ges qui forment l'arrondissement d'un régiment. 11 y a bien une classe d'individus qui sont bourgeois et ne sont assujétis à aucun service militaire ,mais le nombre en est très-petit ; il ne se compose
56 L'ILLYRIE que d'étrangers qui sont venus s'établir dans le pays, et de nobles privilégiés. Outre les terres concédées à chaque famille, les régimens ont reçu en biens fonds une dotation assez considérable pour subvenir aux dépenses communes ; on évalue de cent cinquante à deuxeenr mille arpens par régiment les terres réparties entre les familles, et qu'elles cultivent pour leur propre subsistance. Ces propriétés sont inaliénables , et une famille ne peut vendre même la portion qui excède ses besoins, sans une permission du gouvernement qui ne l'accorde que rarement.
Les familles vivent réunies , mangent toutes en commun, et s'habillent des mêmes étoffes qui sont fa-?
ET LA DALMATIE. Sj briquces dans le payspar les femmes. Chaque ménage a sa cabane particulière; mais, ceux d'une même commune se réunissent tous aux heures des repas. C'est le plus ancien qui est ordinairement le cbef et l'économe de ces familles ainsi réunies , et elles ont pour lui la plus grande déférence. Sous ce rapport seul, les Croates ont conservé les mœurs patriarcales.
Chaque régiment est commandé par un colonel, qui jouit en même temps de l'autorité civile et militaire-Il réside toujours dans la ville la plus considérable de l'arrondissement de son régiment , comme en étant le chef-lieu. En vertu de sa double autorité , il exerce à la fois les fonctions de préfet et de général
/
5S LTLLYRIE d'un département en France. II est aidé dans son commandement, et son administration par les capitaines des douze compagnies de son régiment, lesquelles forment autant de districts particuliers. Ces capitaines, outre l'autorité militaire, ont toutes les attributions des sous-préfets auxquels on peut les comparer pour l'administration. Les compagnies n'étant que l'assemblage d'un certain nombre de bourgs, portent le nom du plus considérable d'entre eux , et le capitaine y fixe sa résidence. Les lieutenans et sous-lieu-lenans , ainsi que les sous - officiers de la compagnie , sont répartis dans les autres bourgs et villages où ils exercent, sous la surveillance du capitaine , des fonc-
ET LA DALMATIE. 59 tions analogues à celles de nos maires de communes.
Les officiers sont juges au criminel comme au civil. Pour les fautes légères , le Croate est. puni immédiatement par son chef, qui lui fait donner depuis vingt-cinq jusqu'à cent coups de bâton. Quand le délit est plus grave , on traduit le coupable au tribunal de son régiment qui est un véritable conseil de guerre, composé du colonel, de plusieurs officiers et môme de quelques sergenset soldats. Ce tribunal juge sans appel tous les crimes qui n'encourent pas peine de mort, et le jugement est exécuté sur-le-champ. Dans le cas où la peine capitale doit être infligée, on défère le jugement a un tribunal supérieur qui siège à
6o L'ILLYRIE Agram, pour y être visé : s'il le confirme, la sentence est renvoyée au premier tribunal qui la fait mettre à exécution de suite; mais s'il le casse, la procédure est instruite de nouveau par d'autres juges nommés à cet effet.
En matière civile, les contesta-lions qui s'élèvent sont portées au tribunal de la compagnie , qui est présidé de droit par le capitaine : ce tribunal décide la question , ou bien il en réfère à celui du régiment, si l'affaire est au-dessus de sa compétence. La partie condamnée par le tribunal de la compagnie , peut interjeter appel à celui du régiment ; et après une seconde condamnation, elle a encore le droit de s'adresser au tribunal d'Agram , qui juge or-
ET LA DALMATIE. 61 dinairement en dernier ressort. Néanmoins , il arrive assez souvent que dans les affaires de quelqu'im-portance, on interjette encore appel de ce dernier tribunal au conseil souverain de Vienne, qui confirme ou casse les jugemens. Mais, dans te dernier cas, le conseil en prononce lui-même un autre qui est définitif.
Tous les biens qui appartiennent aux régimens, comme terres, bois, moulins, etc., sont administrés par des officiers pris dans les régimens, et qu'on appelle, pour cette raison, officiers d'économie. Ce sont eux qui sont chargés d'affermer les terres, de passer les marchés, de faire couper les bois, et généralement de
percevoir tous les revenus du ré-2. G
€2 L'ILLYRIE giment, qui consistent, en outre , dans la levée d'une légère imposition, mise sur chaque arpent faisant partie de la dotation particulière des familles. Cette imposition ne s'élève guères à plus de quinze sols par arpent de terre, et à plus de vingt sols par arpent de bois ou prairies. Tous ces différens revenus sont gérés par les officiers d'économie qui en rendent compte fréquemment au conseil d'administration du régiment.
Tout officier, ou sous-officier, reçoit des appointemens fixes qui sont payés sur les fonds des régimens : tout modiques que sont ces traitemens, les revenus suffisent à peine pour les acquitter; et il est des cas où le gouvernement autri-
ET LA DALMATIE. 63 chien est obligé d'envoyer ce qui manque.
Quant au soldat croate, il ne reçoit aucune paie. La jouissance des terres qui lui ont été concédées pour lui et sa famille lui tient lieu de solde, et suflit sinon à lui procurer une grande aisance, au moins à le faire vivre sans craindre la misère.
Le service des Croates en temps de paix consiste à former un cordon sur la frontière de Turquie, pour lequel on envoie, par régiment, un major et deux capitaines avec un nombre d'hommes proportionné aux inquiétudes que peuvent inspirer les Turcs de cette frontière. En outre, il y a dans l'intérieur de la Croatie des corps-de-garde établis, par compagnies et subdivisions de compa-
gnie, pour maintenir l'ordre et la
discipline parmi les habitans.
En temps de guerre on prend ordinairement la moitié des hommes en état de faire la campagne; et dans un cas urgent, toute la population doit marcher depuis seize ans jusqu'à l'âge de l'invalidité reconnue. Les chefs de famille n'en sont pas plus exempts que les autres, et il n'y a que des infirmités bien constatées, qui puissent dispenser du service personnel ; en sorie que cette province, qui n'a pas plus de cent cinquante mille âmes, peut fournir en tout temps une armée de quarante à cinquante mille hommes bien exercés «ans qu'on soit obligé, d'exercer aucune vexation contre elle, et sans craindre de sa part le plus léger
ET LA DALMATIE. 65 murmure, tant l'habitude l'a familiarisée avec des mesures qui révoi-teroient tout autre pays (i).
(i) Les avantages d'une pareille organisation pour un gouvernement militaire et conquérant, n'avoient pas échappé à celui qui pesoit sur la France il y a peu de temps. Aussi l'avoit-il maintenue dans toute sa rigueur en Croatie, quand il en devint possesseur en 1809. II paroit même que son h ut étoit de l'étendre peu à peu sur les pays voisins de cette province , en attendant qu'il lût parvenu à l'établir en Europe, lorsque ses conquêtes lui en au-l'oient fourni les moyens.Dans cette vue, il avoit tiré de la Croatie en x8i3, cinq à six cents jeunes gens qu'il faisoit élever aux écoles de la Flèche, de Saint-Cyr, etc. : on les destinoit évidemment à former de bons officiers chez les peuples de l'Illyrie qu'on se proposoit d'organiser en Croates.
On peut donc envisager la Croatie militaire comme servant de canton-nemens à une armée toujours existante et toujours prête à se mettre en campagne. Son organisation offre beaucoup de traits de ressemblance avec celle des légions romaines, qu'on plaçoit du temps des empereurs, sur les frontières, pour s'opposer aux invasions des Barbares, et qui rece-voientde l'Etat des terres pour faire vivre les soldats et leursfamilles.Mais, plus soumis et moins turbulens que ces légions, les Croates n'inspirent aucune inquiétude au gouvernemen f, et ne sont nullement portés à secon-
C'étoient d'ailleurs de pre'cieux otages qui répondqient de la fidélité des Croates leurs pères enrégimentés dans de nombreuses armées.
ET LA DALMATIE. 67 der, comme elles, les projets ambitieux de ceux qui les commandent. Cetledisposition tient non-seulement ace qu'ilssonthabitansde leurpropre patrie, et que, n'étant pas, comme les Romains, étrangers au pays qu'ils occupent, ils sont peu disposés à le quitter, mais, en outre, à ce qu'ils sont soumis à une discipline bien plus sévère et plus activé quecelle des Romains. Elle est même si minutieuse, à certains égards, qu'elle entrave leurs facultés naturelles et ne leur laisse pas la plus petite disposition de leur volonté : il ne leur est permis, par exemple, de vendre leurs troupeaux, les produits les plus communs de leurs terres, et même de cultiver, que quand ils en reçoivent l'ordre de leurs officiers. Leurs plus simples
*68 L'ILLYRIE actions, comme celles des soldats,' sont soumises à la volonté de leurs chefs. Ils ne peuvent se déplacer d'un village, pour aller dans un autre à côté, même pour y voir un ami ou des parens , sans une permission spéciale.
Un régime aussi sévère et aussi minutieux ne peut convenir tout au plus qu'à des peuples pauvres et à demi barbares , dont l'intelligence et l'activité ont besoin d'être réglées par l'autorité des chefs , et qui dans leur imprévoyance abandonneroient les occupations utiles , et consom-meroient en un mois les ressources de toute l'année. Il n'y a qu'une surveillance continuelle qui puisse forcer des peuples de ce genre, à des travaux assidus et réglés , et à
ET LA. DALMATIE. 69 une sage économie dans l'emploi de leurs richesses. Mais aussi un pareil régime ne peut manquer d'étouffer toute industrie, et de maintenir dans un état d'ignorance voisin de la barbarie, les peuples qui y sont assujélis, puisqu'il enchaîne les facultés de l'homme, et le soumet, comme un automate organisé, à l'action d'un ressort étranger à sa volonté , et dépendant uniquement de celle de ses chefs. Il est probable que le gouvernement autrichien n'a conservé en Croatie cette forme d'administration , que parce qu'exposée sans cesse à des attaques imprévues , elle peut, par ce moyen, se défendre seule, et sans qu'on soit obligé de venir à son secours. On peut croire encore que des vues d'é-
»;o L'ILLYRIE conomie ont dû l'engager à la maintenir, car rien n'est moins dispendieux qu'un système dans lequel un même individu remplit les triples fonctions d'officier, de juge et d'administrateur, tout en ne recevant qu'un salaire à peine suffisant pour payer un de ces emplois ; on entretient ainsi avec la plus grande facilité une armée nombreuse et aguerrie, qui ne coûte presque rien à l'Etat.
En effet, l'uniforme des recrues n'est pas coûteux, puisqu'on leur laisse le costume national dans toute sa simplicité.
Les hommes de Juppa, sur le territoire de la Croatie turque , ont adopté les larges hauts-de-chausse et les babouches des Ottomans. Us marchent les jambes nues. L'ampleur
ET LA DALMATIE. 71 de leurs vêtemens devroit nuire à la légèreté de leur marche. ( Voyez, la planche en regard.) Ce sont néanmoins d'excellens éclaireurs : ils s'accoutument surtout, comme les soldats orientaux, à tirer juste. Inférieurs à nos soldats européens en bataille rangée, ils sont terribles dans la guerre de chicane, lorsqu'ils se retranchent de posit on en position, et veulent surprendre des bivouacs ennemis.
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L1KANIENS ou LIKANI,
croates des montagnes.
Ces peuples soumis aux mêmes institutions que les Croates, en diffèrent cependant beaucoup parleurs traits et par leurs usages. En effet, le pays qu'ils occupent est isolé de la Croatie et de la Dalmatie par une chaîne de montagnes. On pourroit les confondre avec une autre peuplade connue sous le nom de Us— chernogorzi ou Monténégrins. Au levant, ils confinent au territoire de
ET LA DALMATIE. 73 Rama, au midi à la Dalmatie, au couchant à la Morlaquie, et vers le nord à la Croatie turque. Enfermés dans des retranchemens naturels, les Likaniens se sont souvent portés à la révolte contre leurs princes, et ils ont soutenu leur indépendance. C'est une peuplade brave, hospitalière, belliqueuse, ignorante à l'excès, superstitieuse, immodérée dans ses passions, <'t surtout dans son ardeur pour la vengeance. Aimant peu le travail, elle vivoit autrefois de pillage et de meurtre : aujourd'hui ses moeurs se sont adoucies.
Us vivent en bonne intelligence avec les Turcs. Quand un Turc et un Likanien veulent devenir amis , ou compères^ suivant leur manière
74 L'ILLYRIE de s'exprimer, le chrétien donne au musulman une découpure qui représente un croissant, et le Turc donne une croix au chrétien. Une telle alliance est plus respectée que si elle étoit confirmée par tous les ser-mens imaginables.
Quand les chrétiens et les Turcs se rencontrent dans ces contrées, ils se saluent affectueusement, en se disant : pornos Bogam, Dieu vous aide! Seulement le Turc ne s'incline pas autant que l'Illyrien. Les principaux Turcs se contentent de dire : Sdraeo, portez-vous bien !
Avant le règne de Joseph II, on ne connoissoit point dans ce.pays de peines infamantes, et ce ne fut pas une petite difficulté de les substituer à des chùliiaens plus terribles.
ET LA DALMATIE. 75 M. Hacquet, passant un jour sur la place de Carlsbad, vit un voleur au carcan avec un écriteau au-dessus de sa tête. Son guide connoissoit le malfaiteur; celui-ci lui cria : Vois, mon ami, les Allemands ne sont-ils pas fous de nous arranger de celte manière ? En effet, le Croate, ne se faisant aucune idée de la honte attachée à un pareil supplice, s'imagi-noit qu'on n'avoit fait que rire de sa mauvaise action.
L'empereur Joseph II échoua donc dans son projet. Un jour, passant une revue des Likaniens, à. tiospich, leur district principal, il dit à un colonel : Je sais que l'on assomme ces braves gens de coups de bâton ; je ne veux plus qu'il en soit ainsi. Le colonel répondit : Sire, je
76 L'ILLYRIE puis assurer Votre Majesté que vingt-cinq coups de bâton ne sont rien pour un Likanien; il consenliroit à les recevoir pour un verre d'eau-de-vie. L'empereur, qui n'en vou— loit rien croire, en eut bientôt la preuve. Un soldat ayant été condamné à recevoir cent coups de bâton, Joseph II arriva lorsqu'il en eut reçu la moitié , et lui fit grâce du reste. A son grand déplaisir, le coupable se mit à rire aux éclats, du trop de bonté du monarque.
Les Likaniens, extrêmement sobres et patiens au milieu de la disette , se livrent à tous les excès s'ils ont un moment d'abondance, et ne s'occupent point de l'avenir.
Le pain d'avoine, le lait et le fromage sont leurs alimens ordi-
ET LA DALMATIE. 77 naires ; ils y joignent un peu de chair de chèvre ou de mouton, préparée d'une manière particulière dont il sera fait mention au chapitre des Dalmates.
M. Hacquet rapporte l'exemple suivant de leur bonne constitution physique. Un jour on amena au colonel du régiment, dont il étoit chirurgien, un très-beau jeune nomme qui venoit d'être pris à la tête d'une bande de brigands. Il étoit couvert de blessures. On vou-loit le pendre ; mais le colonel crut qu'il n'échapperoit pas , et permit à M. Hacquet d'essayer de le guérir.
Le prisonnier fut mis dans un cachot, où il coucha sur la paille, n'ayant que du pain et du lait pour nourriture. Son étal étoit pitoyable ;
78 L'ILLYRIE une balle lui avoit fracassé le bras droit, et après avoir percé deux côtes, étoit restée engagée dans la cavité de la poitrine. Les poumons eux-mêmes ' paroissoient endommagés ; et , si Ton approchoit une bougie de l'ouverture de la plaie , elle s'éteignoit par le vent de la respiration. Une seconde balle avoit percé de part en part le bras gauche ; une tro isième avoit pénétré le sternum. Comment croire que cet homme pût survivre à de pareilles blessures? 11 guérit cependant, grâce aux remèdes les plus simples ; et, au bout de deux mois, le colonel lui ayant accordé sa grâce, il retourna dans son pays.
Un autre, nommé Dimich, reçut derrière l'épaule un coup de feu qui sortit par le sternum en travée-
... LA DALMATÏE. 79 sant les poumons. Il rcsla cinq jours abandonné dans une forêt, où on le découvrit enfin. Il guérit aussi sans autre remède qu'une diète rigoureuse.
Leurs maisons ressemblent beaucoup aux huttes des sauvages ; formées de quatre clôtures de bois ou de pierres, recrépies d'argile , elles sont couvertes de paille ou de planches. Au milieu est un trou dans lequel on allume du feu. Le bétail est logé dans une partie de la cabane , séparée par une simple cloison de planches garnies de paille ou de peaux non préparées.
Les hommes, menant la vie de guerriers ou de chasseurs, s'éloignent constamment des habitations. Ce sont donc les femmes qui cul-
8o L'ILLYRIE tirent la terre ; elles se servent pour cela, à la mode des Egyptiens ou des Chinois, de charrues sans roues.
C'est ordinairement après la moisson que se font leurs mariages, avec des cérémonies qui diffèrent peu de celles en usage parmi les autres Illyriens.
Quand un homme est mort, on avertit aussitôt le curé du district qui fait sonner toutes les cloches; cette formalité dans leur opinion est nécessaire pour le salut de l'âme, et pour qu'elle sorte plus vite du pur-gatoi'e. Pend;nt ce temps, on lave le mort, on l'habille , on le couche sur une planche ; on lui met dans la main droite une croix simple s'il ejt catholique , double s'il est attaché au rite grec; puis, ses
ET LA DALMATIE. 8r proches parens viennent autour de lui le couvrir de leurs emhrassemens et de leurs larmes. Un des pères de famille (car il y en a trois, quatre, et quelquefois plus dans chaque maison ) prononce l'oraison funèbre. Les amis du mort prennent la parole à leur tour, et, d'une voix lamentable, racontent ses exploits ou ses bonnes actions. Après cela on lui demande pourquoi il a quitté sa femme, ses enfans, ses amis et ses camarades; comment sa femme et ses enfans feront maintenant pour vivre sans son appui ; comment ses camarades iront sans lui à la guerre ou à la chasse ?
Après ces harangues on verse des larmes feintes, puisqu'elles sont de commande, et qu'elles doivent corn-
mencer et s'arrêter selon des règles prescrites ; ensuite on passe à une cérémonie plus touchante. La famille du mort vient lui faire ses adieux , et l'embrasse à plusieurs reprises. Le prêtre arrive enfin avec son cortège, et ordonne le silence. On fait d'autres prières après lesquelles le corps est mis dans un cercueil, embrassé encore une fois par les assistans , et conduit à l'église le visage découvert. Les parens ouvrent le cortège ; viennent ensuite les femmes , puis les amis. Les femmes font retentir l'air de plaintes en quelque sorte psalmodiées, où elles vantent les bonnes qualités et les vertus du défunt.
Lorsque l'office est terminé, les assistans viennent donner au mort
ET LA DALMATIE. 83 un dernier baiser. On ferme alors le cercueil, et on le porte en terre.
Sur ces entrefaites on prépare dans la maison du mort un repas pour les proches parens. Ils y puisent des consolations si copieuses , que presque toujours ils en reviennent morts ivres.
Le lendemain les parens apportent suivant leurs facultés des plats tout préparés et du vin, et conti-f nuent leurs orgies pendant huit jours.
Les Likaniens ont un costume tout militaire, une calotte rouge, une veste, un pantalon et un manteau de la même couleur. Ils portent à la ceinture un poignard et une paire de pistolets , et tiennent à la main un fusil remarquable parla quantité
des anneaux de cuivre qui retiennent
la baguette.
Les femmes ont par-dessus leur tunique , un sehall rayé à franges et un pistolet à la ceinture. Cette précaution ne leur est pas inutile, car dans ce pays on enlève souvent les filles, et elles opposent au ravisseur une résistance désespérée. Elles sont coiffées d'une toque rouge en pointe , et d'un long voile pendant de chaque côté. ( Voyez la planche en regard.')
Les femmes n'ont point de bracelets ; mais, en revanche , elles se surchargent les doigts d'anneaux de toute espèce.
Quand le temps est mauvais, les hommes et les femmes se couvrent d'un long surtout brun sans manches.
ET LA DALMATIE. 85 On reconnoît à la chaussure d'une femme si elle est ou non mariée. Les filles, nommées divisa , portent des bottines blanches ; les femmes mariées ont la chaussure rouge; celle des veuves est bleue.
L'homme , représenté dans la planche en regard de la page 72, a l'uniforme de ceux qui sont employés sur les frontières , toute l'année, contre les Turcs. Les miliciens ont les jours d'exercice un sabre, sans uniforme ; mais ceux qui sont incorporés dans les régimens , sont équipés comme les troupes régulières.
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LES DALMATES.
La Dalmatie, à l'exception d'une très-petite portion qui appartient à la Porte-Ottomane, commence à l'ouest du côté de la Liburnie ; elle confine vers l'orient à l'Albanie y vers le nord aux Alpes , et touche vers le midi à la mer Adriatique. Ce n'est qu'une côte montagneuse et presque stérile.
Si jamais pays a subi des révolutions dans la forme de son gouvernement, c'est sans contredit celui-ci. En 1088, J. Ladislas l'unit avec
ET LA DALMATIE. 87 la Croatie au royaume de Hongrie. En l'année iiii, il fut conquis par les Vénitiens qui l'avoient déjà possédé. Ils ne le gardèrent que six ans, et le rendirent à la Hongrie. Les empereurs grecs s'en emparèrent à leur tour. En 1166, la Dal-matie fut reprise par les Vénitiens , et leur resta jusqu'en i358. Elle retomba alors au pouvoir de la Hon-gne , puis redevint la propriété de la république de Venise. En 1797, Venise et tout son territoire furent cédés à l'empereur d'Allemagne par le traité de Campo-Formio. La paix de Vienne, en 1806, donna la Dalmatie à la France. Ce pays fut compris au nombre des provinces illyriennes qui furent régies par une administration séparée. Le traité du 8.
00 mai 1814 a enlevé cette possession à la France, et son sort devra être définitivement réglé au congrès de Vienne.
1 Les habitans de la Hautc-Dal-matie se confondent dans plusieurs cantons avec les Uscokes. C'est pour cela que leur caractère n'est pas aussi paisible que celui des Dalmates qui habitent les côtes. Les rapines et le brigandage font leurs délices. Comme ils sont restés longtemps sous la domination de Venise, ils méprisent moins les châtimens que les Likaniens : ce n'est pas qu'ils en paroissent beaucoup affectés ; mais ils les craignent, et ne s'en jouent pas.
Les Dalmates n'ont pas oublié la vie indépendante que menoient leurs
ET LA DVLMATIE. 5g ancêtres au milieu des montagnes ; ils invoquent souvent dans leurs chansons martiales les secours d'un de leurs héros, le roi Radoslas. Ce nom est devenu dans leurs révoltes un cri de ralliement.
« Souvent , dit M. Hacquet, m'adressant à un de ces intraitables Dalmates, je lui demandois à quoi servoit d'implorer un mort qui ne pouvoir, leur être d'aucun secours ? ■— Tu as bien raison , répondoit le Dalmate , ce n'est pas lui qui nous vengera, mais tôt ou tard nous verrons reparoître un second Radoslas qui nous soumettra les contrées voisines ; leurs habitans deviendront nos esclaves. »
Le Dalmate est d'une humeur joviale ; il aime l'indépendance et
8..
90 L'ILLYRIE est plein d'honneur. Il se fera tuer pour son seigneur, s'il en est bien traité ; mais a—t—il à se plaindre , il abandonne son champ;, sa ferme, et va chercher un autre maître.
Il y a plus à compter sur la parole d'un Dalmate des montagnes que sur celle d'un des habitans des plaines ou des côtes maritimes , que l'on nomme Piimarzi, excellens soldats; ces hommes sont encore meilleurs marins, à cause de leur docilité et de leur constitution robuste. Us sont bien faits, de haute taille , et ont la charpente osseuse d'une solidité extrême.
M. Hacquet assure n'avoir jamais rencontré dans ce pays de muets de naissance, de bossus ou de rachiti-ques. Il s'en trouve peu parmi eux
ET LA DALMATIE. g, qui s'abandonnent à la mélancolie et à la haine du genre humain ; ils n'ont point fait pour cela assez de progrès dans la civilisation; aussi jamais ils n'usent de détours dans leur langage, et l'on peut dire que ce sont les hommes de la nature.
A peine un enfant a—t.—il achevé sa première année qu'il court tout seul. A l'âge de huit ou neuf ans, il nage comme un poisson.
La peste qu'ils nomment kuga, a souvent fait dans la Dalmatie d'affreux ravages. En 178.H, un ballot de laine imprudemment apporté à Spalatro , de Mostar en Bosnie, fit naître une contagion qui enleva la moitié des habitans de la ville. Le renouvellement fréquent de ce fléau vient du m auvais emplacement du lazaret qui
est toutprès de la ville, ou pour mieux dire, s'y trouve enclavé. On ne sau-roit croire combien le gouvernement deVenise qui, sousd'autres rapports, a poussé si loinla politique,négligeoit en ce cas les précautions sanitaires.
Lorsque la peste vient à éclater, les Dalmates de la campagne ne prennent aucune mesure pour en arrêler les progrès; ils se recommandent aux images des saints, voilà lout ce qu'ils savent faire; puis ils s'éloignent des maisons où la contagion s'est déclarée.
Un grand nombre suspendent chez eux des martins-pêcheurs empaillés, croyant que c'est un sûr préservatif contre toutes les maladies contagieuses. Cette superstition a coûté la vie à nombre de familles,
ET LA DALMATIE. 93
parcequ'elle a faitnégliger les moyens vraiment efficaces.
On croit beaucoup ici aux sorcières et aux possédés des démons. Les prêtres confirment les habitans dans ces préjugés, parce qu'ils y trouvent un supplément à leur traitement qui est fort médiocre. Les Dalmates croient que pour conjurer un démon, ou chasser un revenant, il n'y a pas de meilleur moyen que d'avoir chez soi un pistolet , un poignard ou une autre arme qui a ôté la vie à un homme.
Plus on s'approche des côtes de la mer, plus on trouve des habitations d'un bon goût, et construites à la manière italienne. L'industrie des montagnards consiste dans la
o
fabrication des bois de construction
propres à faire des vaisseaux et des
barques.
L'agriculture est d'un foible rapport ; on ne cultive guères que la vigne, l'olivier et le mûrier. Le lait de brebis ou de chèvre , la chair de ces animaux et le pain d'avoine ou de seigle font toute la nourriture des paysans. Il est rare qu'une famille soit assez pauvre pour ne pas boire de vin plusieurs fois par semaine. On fait la chasse au gibier des montagnes, plutôt en creusant des fosses et en dressant des pièges, qu'avec des armes à feu, parce que la poudre et le plomb coûteroient trop cher.
Il n'y a point dans les montagnes de la Dalmatie d'artisans qui exercent des professions particulières ; on se fait dans chaque famille
ET LA DALMATIE. gS tous les objets d'habillement et tous les meubles.
On fait des cordages avec de l'é— corce de tilleul, recouverte de chanvre pour en augmenter la solidité.
Les amusemens de ce peuple consistent dans la chasse, la pêche, la danse et différons exercices ; ils aiment à lancer des pierres à un but, avec ou sans fronde.
Leurs noces sont les mêmes que celles des Morlaques. On donne aussi, comme dans d'autres cantons de l'Illyrie , plusieurs parrains et marraines au même enfant que l'on veut baptiser.
Les maladies sont très-rares parmi eux , ce qui rend moins funeste l'ignorance crasse de leurs médecins qu'ils appellent Likavs. ■
Lorsque le malade a fermé les yeux, on le met aussitôt sur un brancard ou sur la terre, en le couvrant d'un morceau d'étoffe. On place un crucifix entre ses mains jointes. Ses armes sont auprès de lui. Si c'est un adulte, on lui met son bonnet sur la tête ; si c'est un enfant, on le couronne de fleurs. Les femmes de sa connoissance ou du voisinage jettent de grands cris. La veuve et les parens s'arrachent les cheveux , et quelquefois même se déchirent le visage , en appelant plusieurs fois le défunt par son nom. Elles lui demandent pourquoi il a abandonné les personnes qui lui étoient chères, s'il n'auroit pas à se plaindre d'elles, etc.
Si le mort est un garçon en âge
ET LA DALMATIE. 97 d'être marié, on lui demande pourquoi il s'est avisé de mourir au moment où il pouvoit conclure un heureux mariage. On lui promet que son amante le suivra incessamment au tombeau.
Si c'est une fille que l'on enterre, on lui dit que son amant ne lui survivra pas.
Lorsque le mort est sorti de la maison, l'on brise devant la porte des vases d'argile, afin de montrer la fragilité de tout ce qui est de terre.
Dans l'église ou au cimetière, avant de fermer le cercueil, tous les assis -ans viennent lui donner le baiser de paix, sur la bouche,le nez, les yeux, et les oreilles; en même temps ils le chargent de leurs commissions pour 4 9
l'autre monde, lui souhaitent un
bon voyage, etc.
Quand la fosse est fermée, on pose a l'endroit de la tête, une pierre où l'on grave la figure d'une croix, ou d'un bois de cerf, pour prouver que le mort étoit un intrépide chasseur; ou enfin des armes, s'il étoit soldat ou enrôlé dans la milice de ces frontières.
Un grand nombre de Dalmates ont coutume d'aller déposer sur les tombes des grains torréfiés, du vin, de l'huile ou d'autres denrées : mais c'est moins à l'usage du mort qu'à celui des prêtres. Ceux-ci qui professent le rite grec ne manquent pas de raconter à leurs paroissiens nombre d'histoires de revenans, afin de les engager à assurer par des prières
ET LA DALMATIE. 99
le repos des âmes de leurs parens ou amis, et d'empêcher qu'elles n'errent ainsi à l'aventure.Cette croyance semble venir des Grecs ; elle a beaucoup de rapport avec la fable des mânes errans sur les rivages du Styx.
Les Dalmates ont encore à cet égard quelque chose de commun avec les Grecs, c'est leur vénération extrême pour les asiles des morts. On trouve au milieu des montagnes une multitude de monumens funèbres et de cimetières, et cela dans des lieux où depuis des siècles ne s'est pas élevée une seule maison habitée.
La planche en tête de ce chapitre représente un Dalmate enrôlé dans la milice qui fait le service des fron-
tières. Les hommes ont rarement des toques rouges ; ils portent plus communément un bonnet de poil noir. Leurs cheveux sont presque toujours flottans et non tressés ; leurs moustaches sont très-courtes.
En été ils n'ont point de vestes, mais une redingote à manches de laine brune.
La femme représentée dans notre gravure ( Voyez la planche en regard) est en habit d'été. Elle a sur la tête un mouchoir formant par derrière un triangle, et brodé en laine. La partie la plus remarquable de son vêtement est une pièce d'estomac, de couleur rouge , dont une extrémité est retenue par la ceinture de même couleur, et dont l'autre monte jusqu'au menton. Dans les montagnes les
ET LA DALM \TIE. léï femmes ne sortent guères sans avoir à la ceinture un poignard ou un grand couteau , pour se défendre en cas d'attaque.
Nous avons parlé du goût de tous les lllyriens en général pour les liqueurs fortes. Ils excellent dans leur préparation , et en font même un article d'exportation pour les pays étrangers.
Le marasquin de Zara se prépare avec des cerises d'une espèce particulière, que Ton appelle marasques. Les arbres qui les portent croissent en grand nombre dans les environs du bourg de Vodizze, à peu de dislance de l'île de Morter.
Cette même île est précieuse aux babitans de la Dalmatie, par la production d'une plante non moins 9-
,oa L'ILLYRIE uLile dans ces contrés que ne le sont parmi nous le lin et le chanvre. Du reste, les habitans de l'île de Morter sont renommés par leur extrême indolence.
Si ces insulaires semblent dédaigner ou ignorer les principes les plus généralement avoués de l'art de l'agriculture ; s'ils préfèrent les gains honteux et criminels de la piraterie aux ressources légitimes du commerce que leur offre leur situation avantageuse ; s'ils négligent particulièrement la pêche, etsurtout. celle du thon, qui seroit pour eux d'un grand rapport , par la prodigieuse quantité de ces poissons, qui, voyageurs partout ailleurs, séjournent presque toute l'année dans ces parages où ils se trouvent à l'abri df
ET LA DALMATIE. io3 tourmentes maritimes , il est néanmoins quelques branches d'industrie qu'ils cultivent , entr'autres 7 celle d'extraire du genêt des fds qu'ils emploient à la confection d'une espèce de toile. Us vont chercher cette plantew assez loin de chez eux ; ils parcourent , pour se la procurer, toutes les îles depuis Capo d'Istrt'a jusqu'à l'extrémité de la Dalmatie : on 'assure même qu'ils vont la chercher jusque sur les côtes d'Istrie.
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BOUCHES DU CATTARO.
IiES habitans de ce territoire se ressentent du voisinage des Turcs , et particulièrement des Monténégrins. Ils sont la plupart matelots ou pêcheurs, et en même temps passionnés pour la chasse.
Leur costume diffère sensiblement de celui des autres Illyriens , notamment par leur coiffure qui consiste en un chapeau rond. Us ont d'amples hauts-de-chausse à la turque , retombant par - dessus la jarretière. ( Voyez la planche en regard. )
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ET LA DALTVJATIE. i0S
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ILE DE SABIONC ELLO.
Cette île, ou plutôt cette presqu'île, dépend de la Dalmatie ragusaine ; elle a environ trente lieues de tour. Le costume des femmes y est singulièrement gracieux : elles ont une jupe bordée de larges bandes de couleur soutenues par des rubans en forme de bretelles. Leur corset dont les manches sont longues et justes, est presque toujours différent de la jupe pour l'étoffe et la couleur. Leurs oreilles sont surchargées d'ornemens. Elles portent par-dessus leur veile, un chapeau
ïo6 L'ILLYRIE de paille festonné en forme de couronnes.^ Voyez la Planche. )
Ce costume, lorsqu'il est neuf, et porté par des filles, ou par des nouvelles mariées, est attrayant ; mais, l'usage des femmes dalmates, de n'en changer jamais qu'il ne soit absolument hors de service, le rend bientôt d'une malpropreté révoltante.
ET LA DALMATIE. 107
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réflexions générales
SUR LA DALMATIE.
s'étonne quelquefois, en parcourant la Dalmatie, de voir non-seulement une multitude de villes jadis célèbres et maintenant ruinées, mais de reconnoître qu'il n'en est aucune, pour ainsi dire, où la population ait survécu à la destruction des monumens.
« Cette dépopulation, dit M. Cassas, cessera de surprendre, quand on examinera quelles furent les puis-
,o8 I/ILLYME j ances qui se disputèrent la possession » c ces lieux; et laissant décote lesBai -I ares , dont les incursions ne contri-Luèrent certainement pas à la conservation des hommes , il suffit de simplement voir les Vénitiens et les Turcs s'en disputer la jouissance.
» Quand la victoire assuroit cette contrée aux Turcs...., leur unique soin étoit de la dépouiller de toutes ses richesses : les trésors étoient envahis , les troupeaux enlevés, b majeure partie des hommes traînés eh esclavage ; alors, au milieu des champs , dépourvus de charrues , de secours et de bras , sur des rivages désertés par les vaisseaux et le commercera misère ouvroit bientôt la tombe au foible reste que la guerre ou la chiourne avoit épargné»
ET LA DALMATIE. 109 Si le succès, au contraire, couron-noit les Vénitiens , cette puissance nouvelle , alors bornée , pour ainsi dire, aux seuls murs d'une capitale déjà florissante, mais encore sans Etats, éprouvoit la manie de tous les peuples commerçans , c'est-à-dire, déjuger d'abord de leur prospérité , plus par la vue que par l'emploi de leurs richesses. Le peuple de Venise, au commencement de sa grandeur, peut se comparer au marchand qui s'occupe d'abord à remplir ses magasins, à contempler les ballots qu'il y rassemble , avant de songer réellement que la puissance de son commerce est bien moins dans les marchandises qui l'entourent que dans les
relations lointaines que leur circu-2 10
no L'ILLYRIE lation future lui procurera. Ainsi j le peuple vénitien, dans sa jeunesse, n'accordoit d'importance à ses conquêtes que par le plus ou moins de dépouilles qu'il voyoit refluer dans ses murs. De la sorte , la Dal-matie , soit qu'elle passât au pouvoir des Turcs, ou soit qu'elle tombât aux mains des Vénitiens, étoit égalementdévastée, dépouillée, dépeuplée. »
Zara, que les habitans nomment Kotar, est la ville la plus fréquentée par les voyageurs qu'attirent dans la Dalmatie les spéculations du commerce ; mais les antiquaires et les curieux ne manquent point d'aller visiter Spalatro elles majestueux débris de plusieurs monumens dus à la grandeur et à l'activité des Komains.
ET LA DALMATIE. m Spalatro est une des clefs de la Dalmatîe Vénitienne. L'ancienne ville est indiquée dans les monu-mens sous les dénominations de Spalatum, Spaletum et Aspalahim ( i ). C'est donc , comme l'observe Spon avec sagacité, Spalato qu'il faudroit écrire ; mais l'usage a consacré le nom de Spalatro.
« Les mœurs , dit M. Cassas, se ressentent de l'opulence que le négoce y répand. L'urbanité, la politesse et le luxe y régnent. Les hommes sont prévenans , affables, Hospitaliers pour les étrangers ; ils paroissent attacher beaucoup de prix aux fatigues que les curieux,
(i) Quelques savans ont prc'tendu que r étoit l'antique Epet'tunu
10.
les voyageurs instruits et les artistes, veulent bien prendre pour venir admirer les monumens qu'ils possèdent. Us aiment à en relever la magnificence , ils cherchent à en faire valoir les moindres détails ; ils en parlent en hommes qui en connois-sent parfaitement l'histoire....
» Quant au peuple, plus laborieux ici qu'en aucun lieu de la Dal-matie, il se livre entièrement aux métiers, à l'industrie, aux travaux du port, et renferme son intelligence dans ce cercle unique....
» Au reste cette politesse des habitans de Spalatro est due encore en grande partie à leur fréquentation précoce avec les peuples étrangers. Le plus grand nombre des gens riches envoient leurs enfans étudier
ET LA DALMATIE. n3 à Venise , à Rome , à Padoue, à Vienne, à Gottingue même, et jusqu'en Hollande.
» Les femmes de Spalatro sont en général jolies ; elles paroissent à peu près asservies aux mêmes usages qui maîtrisent les femmes de l'Italie, mais avec un peu plus de liberté peut-être, surtout comparativement aux femmes siciliennes ; elles ont un goût aussi vif pour les plaisirs, pour la danse, pour la musique et pour la galanterie ; leur luxe est porté à un très-haut degré ; la parure est pour elles la chose première , la chose essentielle.
Le costume des simples villageoises est aussi élégant que riche et pittoresque. ( Voyez la planche.") Spalatro se divise en deux parties,
10..
dont l'une enfermée par d'antiques murailles est au nord-ouest du célèbre palais de Dioctétien ; l'autre partie se trouve dans l'enceinte même de ce palais ; et des constructions successivement élevées par différens propriétaires remplacent aujourd'hui diverses portions de la demeure fastueuse d'un des plus acharnés persécuteurs du christianisme (i).
C'est dans cette seconde part ie que se trouvent les plus beaux bâtimens soit publics, soit particuliers ; la cathédrale , le palais archiépiscopal et les demeures de plusieursnobles. On a employé à ces constructions modernes une quantité considérable
(i) Diocle'lien e'loit né en Dalmatie, dans la petite ville de Diocle'e, d'où il tira son nom.
ET LA DALMATIE. 1,5 des anciens matériaux, et cette méthode funeste a singulièrement encouragé les dégradations. Les habitans entendent bien mal en cela leurs intérêts véritables ; si les étrangers cessent d'être attirés parmi eux par le désir de voir ces vénérables débris de l'antiquité, leur ville deviendra beaucoup moins vivante : ils en ressentiront un grand préjudice.
La façade principale du palais de Dioclétien étoit d» côté de la mer; la colonnade subsiste encore presque entière, Cette même façade avoit soixante-quatorze pieds d'élévation, tandis que les trois autres n'en avoient que quarante-cinq, lly avoit, à chaque angle du palais, une tour carrée s'élevant de dix-huit pieds au-dessus des murailles.
Les temples d'Esculape et de Jupiter, que l'on aperçoit en entrant, sont l'un à droite, l'autre à gauche.
Quoique l'empereur Constantin, dans une harangue qui nous reste de lui (1), affecte de parler avec mépris du monument que Dioclétien fit construire à l'époque même de son abdication , ce palais mérite l'attention des artistes et des antiquaires. Si l'architecture touchoit, déjà à sa décadence, on cherchoit du moins à suppléer par le grandiose à ce qui manquoit du côté du goût et de l'élégance.
Il couvroit un espace considé-Table , puisque deux de ses côtés
(i) Constant., Oral., ad Catum sanct. cap. XXV.
ET LA DALMATIE. n7
avoient près de six cents pieds de longueur, et les deux autres près de sept cents. Quatre rues se coupant à angles droits en faisoient la distribution intérieure. La principale entrée s'appeloit et s'appelle encore la Porte d'Or (Porta Aurea) ; le vestibule conduisoit à un péristyle de superbes colonnes de granit. Les appartenons n'avoient ni fenêtres ni cheminées ; ils étoient éclairés par en haut, et on les échauffoit au moyen de tuyaux cachés dans l'épaisseur des murailles.
Le temple d'Esculape a fait place à une église de Saint Jean-Baptiste , et celui de Jupiter est devenu une cathédrale sous la protection de la vierge Marie.
« Il n'y a, dit M. Cassas, que la
rage extérieure de ce grand édifice que la barbarie et l'ignorance ont respectée, et qui n'a reçu d'autres outrages que ceux du temps : et encore les tours latérales, aussi bien que celles qui accompagnoient les trois portes principales, sont-elles totalement détruites, et ne reste-t-il plus que les tours des angles. »
Le temple de Jupiter ou de Diane ( car les savans sont partagés sur la dénomination qui lui convient) est, à l'extérieur, de forme octogone ; il forme intérieurement un dôme circulaire enrichi de superbes colonnes. Autrefois il n'étoit pas éclairé : c'étoit l'usage des anciens d'environner d'une obscurité mvstérieusc le sanctuaire de leurs divinités. Mais en le convertissant en église chré-
ET LA DALMATIE. ng tienne, il a bien fallu pratiquer des jours. Un autre changement que la nécessité ne justifioit pas a achevé d'altérer le caractère de ce monument. Il a été placé dans les enlre-colonnemens de grands sarcophages, les uns antiques, les autres qui datent des premiers siècles de l'Eglise. Ces sarcophages n'ayant point étç iaits pour une pareille place s'accordent mal avec la destination de l'ensemble.
Le temple d'Esculape a subi des changemens non moins contraires au goût. Un immense sarcophage, à la vérité d'un très-beau style, obstrue considérablement le passage du vestibule. Des tombeaux, dans un temple consacré à Esculape, ne sont-ils pas des épigrammes contre la médecine?
La ville de Salone où se retira Dioclétien, immédiatement après soa abdication, et en attendant que son, palais fût construit, offre aujourd'hui les mêmes vestiges de grandeur, les mêmes traces de destruction.
« Quel spectacle, dit M. Cassas, que celui de la place où resplcndis-soit Salone ! Elle donna des maîtres à l'univers, et maintenant à peine a-t-elle de la mousse à donner aux reptiles; une superficie de deux milles d'étendue couverte de colonnes brisées, de chapiteaux, de pierres sépulcrales, jetées, dispersées au hasard : tel est le déplorable vestige de l'une des plus belles villes de l'antiquité ! »
Enfin les amateurs de vues pittoresques vont contempler dans la giotte
ET LA DALMATIE. ï2i de Ruecca un des plus imposans phénomènes qui existent sur la surface du globe.
« C'est au pied du village de San— Cosiano, dit M. Cassas, que la Ruecca présente à l'observateur des phénomènes de la nature, un spectacle dont il retrouveroit bien peu d'images sur le globe; dans cette partie, la coupe des rocs est tellement verticale qu'ils paroissent avoir été véritablement taillés exprès, et cet escarpement est le même partout, quelles que soient les lignes diverses qu'ils suivent dans leur superposition : mais ce qui ajoute encore à leur singularité, c'est que leurs sommets, découpés avec une sorte de symétrie, figurent autant
de tours carrées qui dominent, et 3 ii
Ia3 L'ILLYRIE semblent défendre ces gigantesques murailles, ou que, pour mieux dire, on en prendroit pour les créneaux. C'est enlr'elles, c'est à leur pied, c'est dans l'abîme presque incommensurable que formoient ces remparts naturels, que la Ruecca serpente et coule avec une sorte de majesté lente, et semble dédaigner de se courroucer contre les blocs dont son lit est partout hérissé, lorsque tout à coup elle arrive sous une arcade immense, effrayant et sombre péristyle d'une galerie souterraine, dont, l'imagination épouvantée n'ose ni prévoir ni sonder la profondeur.
« Mais que dis-je galerie? c'est un gouffre, un précipice énorme, inconcevable, que jamais nul mortel
ET LA DALMATIE. îa3
ne connoitra sans doute, où les flots de la Ruecca, devenus alors étrangers à la clarté du jour, s'enfoncent avec un horrible fracas.......
» Qui jamais concevroit la terreur dont le spectateur est tout à coup pétrifié à l'aspect de ce gouffre dont l'ouverture attire, engloutit, dévore nn fleuve tout entier, et, seul comptable , envers la nature, du joug qu'il impose à ce fleuve, le retranche sous l'épaisseur de ses voûtes, contre les regards et la curiosité de l'homme ? »
Le revers de la montagne offre un aspect non moins extraordinaire.
« C'est au sein de ces hlocs amoncelés sans ordre comme sans harmonie , que d'une gerçure étroite et profonde, la Ruecca, après avoir
«4 L'ILLYRIE erré dans les entrailles de la montagne, ressort et jaillit en courroux et se dégorge dans une large cuve creusée à six cents pieds au-dessous du niveau de San-Cosiano ; tellement ombragée par l'élévation des rochers qu'elle est constamment inaccessible aux rayons du soleil. On prétend que la sonde n'a pu réussir encore à en déterminer l'étonnante profondeur. C'est là , si j'ose le dire, le tombeau de cette rivière si remarquable par ses accidens ; les filets d'eau qui débordent de la cuve, après avoir coulé quelque temps à travers les, rochers qui se trouvent dispersés au-dessous de cette espèce de cratère, foiblissent, diminuent, se perdent insensiblement , et la Ruecca disparoît pour jamais. »
|ET LA DALMATIE.
RAGUSAINS. —
-LiA Dalmatie Ragusaine, ou république de Raguse , étoit une république aristocratique, sur le modèle de celle de Venise. On élisoit, non tous les deux ans, mais tous les mois, un premier magistrat, sous le nom de Recteur. ( Voyez son costume dans la planche en regard. )
Le recteur présidoit le sénat composé de soixante membres, dont les deux tiers au moins dévoient être réunis pour la validité des délibérations.
il..
Au reste, cette petite république ne pouvoit se passer de protection : elle s'étoit placée sous celle du Grand-Seigneur.
Raguse , nommée en illyrien Du-bronich , est située non loin de l'antique Epidaure ; presque tous ses habitans sont négocians.
La plupart professent la religion romaine , mais ils tolèrent parmi eux les Grecs schismatiques, les Arméniens et les Turcs.
Les Monténégrins, voisins très-incommodes de la république de Raguse, ont résisté avec force à ce que ce pays passât sous la domination de la France. Ils ont le costume militaire des Illyriens, obéissent au gouvernement turc et dépendent du pacha de Scutari. Mais la férocité
ET LA DALMATIE. ia? de leurs mœurs les soustrait à toute espèce de joug.
Ils marchent toujours armés, ( Voyez la planche en regard ) excepté dans les villes où on les oblige de déposer leurs armes aux portes, afin de prévenir leurs violences.
Leurs femmes ont des costumes fort élégans, et qui semblent même par leur richesse, peu d'accord avec leurs occupations journalières. Tel est en effet, l'habillement avec lequel on les voit aller vendre au marché des œufs et des volailles. ( Voyez la planche, page i i3. )
Les Monténégrines ont quelquefois un costume plus simple, et par cela même, plus élégant. Chaussées de sandales serrées autour de leurs jambjfr avec des rubans de couleur,
128 L'ILLYRIE elles ont une veste et une ceinture élégamment brodées, et une robe à manches brodées seulement vers le bas et sur les poignets. Tout le fond est blanc. Par - dessus cette robe elles portent une simarre turque ou tunique sans manches. ( Voyez, la planche en regard. )
ET LA DALMATIE. ,29
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SLAVONS ou SLOVENECZ.
ItE pays des anciens Slavons avoit été conquis par les Romains longtemps avant César ; il reçut dans la suite le nom de Pannonie-Valé-rienne ou Savienne, ou Inter-amnis, parce que son territoire est situé entre trois rivières. En 548 , ou selon d'autres, en 64o , les Slaves passèrent le Danube et lister, et s'avancèrent jusqu'à la mer Adriatique. Alors , toutes les contrées connues sous les noms de Sirmie,
de Moésieou de Servie, de Bosnie, d'Albanie , se peuplèrent de cette race nombreuse sous la dénomination d'illv riens.
Ce fertile territoire , habité aujourd'hui partant de peuplades diverses, jouissoit, selon toule apparence , il y a des siècles , d'un climat plus chaud qu'aujourd'hui, puisqu'on y découvre des ossemens d'éléphans et d'autres grands quadrupèdes qui ne vivent que dans les régions chaudes. 11 s'étend sur un espace étroit du nord-est au sud-est , et est borné par trois grandes rivières , le Danube, la Drave et la Save, Au nord, il confine à la Hongrie; au sud , à la Bosnie, au pays des Rasciens et à la Servie ; à l'ouest, à la Croatie ; vers l'est
ET LA DALMATIE. i3i se rapproche de la forteresse de Belgrade, au confluent de la Save et du Danube.
Le climat en est généralement doux ; on voit partout des vignes sauvages entrelacer dons les arbres leurssarmensflexibles. Leurs feuilles devenant rouges en automne, se marient agréablement avec celles des ormes.
Ce pays étant traversé par une ramification des Alpes Juliennes ou montagnes de la Carniole, se trouve partagé, dans le sens de sa longueur, en deux parties , l'une septentrionale, l'autre méridionale. Les habitans des montagnes recueillent un vin assez doux ; ceux des plaines cultivent en abondance du froment Çt toutes sortes de blés. Néanmoins,
dans les cantons où se trouvent des forêts plantées de châtaigniers , les indolens Slavons négligent leurs champs pour vivre des nourrissons produits de ces arbres.
L'abondance des poissons que l'on pêche dans les rivières est fort utile aux habitans qui suivent le rite grec , et ont, par celte raison, des jeûnes très-multi plies.
Les Slavons aiment beaucoup leur vin T mais encore plus leur eau-de-vie de prune ; et la culture des pruniers est parmi eux fort productive. Ils mangent ordinairement toutes les espèces de fruits avant leur maturité , et n'en éprouvent aucun mal , tandis que les lièvres putrides sont très-communes parmi eux pendant les inondations : cela
ET LA DALMATIE. i33 tient sans doute de ce que ces fruits contiennent plus d'acide que de matière sucrée. Ce qui est étrange, c'est que les fièvres leur font tomber les ongles des doigts et des orteils.
Si l'on demande aujourd'hui où se trouve le noyau principal de cette nation, la réponse est difficile : cependant il est des villages où l'on en trouve des traces évidentes.
La Slavonie, avant la conquête qu'en firent les Turcs au commencement du dix-septième siècle, étoit très-peuplée ; mais les vainqueurs ayant voulu, contre toute politique, garder leurs acquisitions, lorsque leurs principes religieux ne leur permettoient de s'amalgamer avec aucun autre peuple , la plupart des
x34 L'ILLYRIE habitans émigrèrent ; les autres , comme cela étoit naturel, se voyant maltraités par les Turcs , leur jurèrent une haine éternelle.
Ce pays etoit donc devenu presque désert , lorsque l'empereur Joseph 1er monta sur le trône. H rappela alors dans ce fertile territoire des peuplades de différentes origines, telles que des lllyriens ou Rasciens , des Bosniaques , des Serviens , des Albanais ou Arnau-tes, des Dalmates, des Clémen-tiniens, des chrétiens orientaux de différentes sectes; enfin, des habitans de la Carniole, des Hongrois, des Allemands , des Grecs, des Valaques, des Bohémiens et des Juifs.
Le Slavon se contente aisément
ET LA DALMATIE. ,3S de peu ; un abri quelconque lui suffit , et il n'a pas besoin de lit ; sa frugalité est extrême ; il aime mieux se passer d alimens abondans ou recherchés que de travailler pour les acquérir.
Les hommes sont bien faits et vigoureux comme tous les Jllyiiens, ou plutôt comme tous les peuples qui mènent une vie indépendante et conforme aux lois de la nature.
Ils ont adopté une partie des mœurs des Turcs ; ainsi, ils sont fidèles en amitié , enclins a l'hospitalité , intrépides dans les combats. Cependant ils sont adonnés aux liqueurs spiritueuses, et par cela même portés à des accès de colère, au meurtre et aux brigandages. Ils sont rusés, et même trompeurs dans 12.
le commerce , et adoptent la pluralité des femmes.
M. Hacquet rapporte au sujet de la férocité des Slavons , une anecdote qui fait frémir.
Lieux de ces hommes superstitieux, dit-il, s'étoient imaginé que s'ils parvenoient à se procurer les doigts d'un enfant tiré du sein de sa mère avant sa naissance, ils pour-roient se rendre invisibles. En conséquence, ils épièrent une malheureuse femme enceinte dans une forêt, et lui tirèrent du corps son enfant tout vivant. Bien loin de voir s'opérer ce sortilège abominable , ils
éprouvèrent,aucontraire,la nécessité de s'échapper, par la fuite, aux regards de la justice. En conséquence, ils passèrent la Save, et se réfu-
ET LA DALMATIE. i"7 gièrent sur le territoire turc. D'un autre côté , les malfaiteurs qui se rendent de la Bosnie dans la Sla-vonie, en passant la même rivière, trouvent un asile assuré. Ainsi, il se fait entre les deux paysun échange perpétuel de meurtriers, et cela seul suffiroit pour entretenir la férocité des mœurs.
Le brigandage des Slavons s'exerce principalement sur les bestiaux : cependant M. Hacquet avoue que les vols de cette espèce deviennent de plus en plus rares, et que souvent dans l'intérieur du pays, des troupeaux considérables errent à l'aventure , sans gardien , au milieu des bois et des plaines, sans éprouver aucune diminution.
Les troupeaux des Slavons faisant
,33 L'ILLYRIE leur principale richesse, ils usent de toutes sortes de pratiques superstitieuses pour'les conserver. Ils croient, par exemple, prévenir une épi/ootie, encoupant à plusieur- vaches, le jour des Rois, l'extrémité des cornes, et en faisant entrer dans l'espace vide le plus possible d'herbes bénites. Hs croient aussi porter bonheur à leurs troupeaux et à leurs maisons, en allant certains jours secouer les arbres et couper des plantes qu'ils brûlent ensuite.
Sur les bords de la Save, les Slavons bâtissent volontiers leurs maisons, à la manière des Siamois, tout près du rivage et sur pilotis. Les exhalaisons qui s'échappent de la vase et des eaux stagnantes, jointes à leur malpropreté habituelle, leur occa-
ET LA DALMATIE. t39 sionnent des fièvres dangereuses. Les montagnards sont moins sujets aux maladies, et ont aussi des mœurs plus douces, parce qu'ils sont plus éloignés des frontières des Turcs.
Les Slavons ne tirent point autant d'avantage qu'ils le pourroient de leurs troupeaux. Les veaux tettent long-temps, et jusqu'à ce que la mère devienne pleine, d'où il résulte que le lait n'est, pas fort substantiel, et qu'il donne peu de beurre. D'un autre côté lorsqu'on veut traire une vache, il faut que le veau tette d'abord à son aise : sans quoi il ne reslei oit pas tranquille. On a dans quelques cantons, pour empêcher les veaux de téter, une méthode assez singulière. On place autour de leur mufle une lanière tirée de la peau d'un hé-
L'ILLYRIE risson. Lorsque l'animal veut téter, il pique nécessairement sa mère d'une manière fort douloureuse, et celle-ci ne manque pas de le repousser.
La chasse aux canards sur la Save est d'un produit fort avantageux. On prend dans l'automne plusieurs centaines de milliers de ces oiseaux voyageurs, sans consommerun grain de poudre; voici le procédé :
Les Turcs, ayant une prédilection singulière pour établir des déserts sur les frontières de leur empire, ont respecté les forêts sur le bord de la Save, qui leur appartient, et n'y ont pas abattu un seul arbre; de sorte que la rive orientale est couverte de bois touffus. Ainsi, le batelier turc qui veut remonter le courant est obligé de passer sur le bord qui appartient
ET LA DALMATIE. ifa
aux Slavons, et de payer quelques droits pour en obtenir la permission. On dresse sur les parties du rivage, abritées par les arbres, d'immenses filets placés obliquement. Les chasseurs se tiennent sur le rivage slavon. Dès qu'ils voient une grande troupe de canards s'abattre sur la rivière, ils font beaucoup de bruit ; les oiseaux effarouchés se jettent du côté <îes arbres, et sont pris dans les filets. Aussi se procure-t-on les canards dans la saison, à très-bon compte. Ceux des paysans qui ne veulent pas les vendre, les salent, les fument, et les conservent ainsi toute Tannée.
Les femmes slavonnes sont chastes et laborieuses ; nonTseulement on leur impose une partie de la culture des champs, mais les occupations
ifr L'ILLYRIE domestiques sont exclusivement leur partage. Ce sont elles qui apprêtent toutes les parties de leur habillement et de celui de leurs maris ; elles savent même tanner les cuirs : en sorte que les hommes n'ont presque ri' n à faire. Les femmes excellent dans la teinture des étoffes , et se servent pour cela de plantes indigènes dont la préparation est pour elles un secret. L'art du tisserand , la broderie et tous les travaux d'aigudlcs leur sont connus ; elles teignent d'une manière fort ingénieuse la toison des agneaux dont elles font une fourrure très-estimée parmi ces peuples. (Voyez la planche. )
Le pays possédant beaucoup de sources minérales, l'usage des bains est très-fréquent parmi les Slavons,
ai'cr/i tt <•.
ET LA DALMATIE. 143 et ils ont sur leur personne une propreté plus recherchée que les autres illyriens. Dans leurs maladies, le vin , l'eau-de-vie , la saignée et les ventouses sont les principaux remèdes auxquels ils aient recours, saus préjudice toutefois des exor-cismes des prêtres, car ils attribuent toujours les souffrances du corps à quelque charme magique. Ils font usagée ontre les fièvres de langueur de drogues amères, telles qu'une espèce de trèfle , la centaurée , etc. Les maladies des bestiaux sont traitées avec la même simplicité. M. Hacquet ne croit pas cependant beaucoup à l'efficacité de leur méthode qui consiste à suspendre dans l'étable des bottes d'ail ou d'ognon, et à frotter, avec les mêmes
racines, la langue des animaux ma*-
lades.
Quand un homme ou quelque animal sont mordus par une vipère ou un autre reptile venimeux, on cautérise sur-le-champ la plaie avec un fer chaud. Une opinion généralement accréditée dans le pays, fait regarder Comme très-dangereuses, et même mortelles, les piqûres du grillon-taupe , qui ailleurs sont très-innocentes. Il en seroit donc comme du scorpion dont la piqûre n'est funeste que dans les pays chauds. On rapporte tout le contraire du poisson-souffleur, (letrodon lago-cephalus) qui a la chair extrêmement venimeuse dans nos mers, tandis que dans le fleuve Sénégal, c'est un manger aussi sain qu'agréable.
ET LA DALMATIE. 145
Les cérémonies du mariage parmi les Slavons ayant beaucoup de rapport avec celles des Illyriens en général, on ne parlera ici que des différences les plus notables.
Lorsque les accords sont définitivement arrêtés, et que le jour de la noce est fixé, la future, voilée de la tête aux pieds, est emmenée de chez ses parens par un nombreux cortège à pied ou à cheval. Ceux qui le composent, vont deux à deux, et dans un ordre régulier, au son d une niusique peu agréable pour les oreilles qui ne sont pas slavonnes.
A l'entrée de l'église, la mariée est couronnée de fleurs, et menée à l'autel où elle reçoit la bénédiction suivant le rite grec. Dans quelques cantons, la mariée est recon-
a i3
,46 L'ILLYRIE duite toute voilée dans la maison paternelle. C'est sa mère ou son père qui lui ôte le voile, au moment de se mettre à table.
La plus grande abondance préside aux repas de noce. A force de porter des santés et de faire raison à celles qu'on leur porte, les convives finissent par rouler sous la table. Les pauvres, instruits qu'une noce a lieu dans tel endroit, ne manquent pas d'y accourir, parce qu'on leur distribue les restes du repas : ces débris sont considérables, car on y prépare des mets dix fois plus qu'il n'en faut pour les convives.
Huit jours avant le mariage, la future doit embrasser tous les hommes qui se présentent chez elle, mais, seulement pour témoigner l'a-
ET LA DALMATIE.
mitié qn'elle porte désormais au sexe de son prétendu.
On danse après le repas, au son d'une espèce de violon à trois cordes, d'un tambourin , etc. L'orchestre est ordinairement formé par des Bohémiens : ce sont aussi ces hommes qui préparent les repas de noces, à l'exception toutefois de la pâtisserie qui est du domaine exclusif des femmes. A minuit, la mariée est conduite par ses compagnes à la chambre nuptiale ; elles lui ôtent son voile virginal, et la coiffent du bonnet réservé aux femmes mariées.
Les fêtes durent plusieurs jours, selon les facultés des nouveaux mariés. Les popes grecs y assistent souvent avec toute leur famille. Il ne faut pas oublier ici un usage
,48 L'ILLYRIE qui leur est commun avec les Croates. Le jour de Noël, on jette du blé à la tète de tous ceux qui entrent dans un appartement, et cela en signe de fécondité.
Le baptême se fait comme dans l'ancienne Eglise grecque, par l'immersion de l'enfant.
Les plaisirs des Slaves sont conformes à leur caractère indolent. Les hommes faits ne connoissenl point de fêles complètes, s'ils ne s'enivrent avec le raki ; les jeunes gens dansent le kolo. En été, ils vont se baigner dans les rivières, nu s'amusent à voguer sur de petites nacelles faites d'un tronc d'arbre. Un homme vu de loin, dans une de. ces barques, semble nager, car les bords ne s'élèvent pas de trois pouces au-
ET LÀ DALMATIE. dessus de l'eau : il n'y a au monde rjue les Slavons, capables de faire, dans ces frêles embarcations, de longs trajets sans chavirer.
Les enterremens se font comme chez les Likaniens et les Croates. Leurs tombeaux sont, à la manière orientale , ornés de toutes sortes de ligures, de croix et d'inscriptions.
Il seroit difficile de caractériser le costume actuel des Slavons. La plupart des hommes sont enrégimentés , et ont, par conséquent, un costume tout militaire. Ceux qui mènent une vie purement civile s'habillent à peu près (ie même. On rencontre souvent dans les campagnes les bergers vêtus d'un manteau de fourrure u la hongroise ; ils ont un bonnet de poil et une longue
barbe. En même temps que le berger porte un chevreau sur son épaule , il tient à la main une houlette ou bâton crochu à son extrémité, et une double flûte.
Les femmes ont une jupe bleue t un surtout rouge avec une bordure tranchante , et par-dessous un tablier à fleurs. Elles sont coiffées d'un voile en forme de turban, sur le devant duquel sont plantées des épingles dont les têtes sont ornées de verroteries de diverses couleurs. ( Voyez la planche, page 142.)
ET LA DALMATIE.
C LÉ MENTI NIENS
ou ciementini.
Cette race est celle des véritables Albanais ou Arnautes. Leur nom vient de celui d'un ancien et brave chef du pays appelé Clément. Ce chef, ayant réunivers i465plus de deux mille de ses compatriotes, les conduisit dans les montagnes inhabitées et prcsqu'impraticables, qui séparent l'Albanie de la Servie. Là, ils se construisirent des de-
,5a L'ILLYRIE meures, se fortifièrent , mirent tous les passages en état oie défense, et formèrent une petite république connue sous le nom de Glémen-tiniens ou compagnons de Clément (i).
Les Turcs, n'ayant pu empêcher leur émigration , allèrent les attaquer. Les Clémentiniens se défen-
(i) Cette étvmologie est révoquée en doute par plusieurs écrivains. Ces émigrés, dit-un , conservèrent le nom du petit district de wSaint-Clérncnt en Albanie d'où ils venoient. Cependant ii est certain aussi qu'un de leurs cantons, sur le bord de la rivière Mar^a , porte le nom de Clément. Ainsi, il est vraisemblable que la dénu-mination, soit du lieu, soit de la peuplade, peut consacrer en effet la mémoire du. chef qui a formé l'établissement.
ET LA DALMATIE. *53 dirent avec la plus grande intrépidité , et repoussèrent toutes les attaques de leurs ennemis.
Les chrétiens ayant perdu en i526 , par les suites de la bataille de Mohatsch, toutes leurs possessions en Illyrie, les Ctementiniens furent obligés de payer aux Turcs un tribut annuel de quatre mille ducats; ils demeurèrent tranquilles dans leurs montagnes, se livrèrent à l'éducation du bétail, et leur population s'augmenta insensiblement.
Les Clémentiniens qui habitent particulièrement deux grands villages, consistent en neuf familles, et c'est ordinairement parmi ses parentes qu'un jeune garçon choisit une épouse. Si une jeune fille acceptent
la main d'un étranger, elle feroit
affront à sa famille.
Cette peuplade est une des plus belles de celles qui occupent les montagnes ; on n'y voit point ces goitres, ces crétinismes qui ailleurs sont si repoussans, parce que les montagnes sont entièrement calcaires. La taille des habitans est élancée, plus grande que petite, et leurs traits sont fort réguliers. Windisch et d'autres voyageurs assurent que, dans leur première jeunesse, les femmes sont d'une beauté ravissante.
Le caractère des Clémentiniens est d'être honnêtes, fidèles et discrets; ils aiment la guerre, et sont très-pieux: mais avides de vengeance et jaloux à l'excès, jamais ils ne pardonnent à leurs rivaux.
ET LA DALMATIE. *5S Au surplus il seroit difficile de parler d'eux avec détail, parce qu'ils ressemblent beaucoup aux autres Illyriens dont ils ont le costume et la langue.
Ce queWindisch a dit de l'idiome de ces contrées est tout-à-fait faux : il n'est pas vrai qu'ils n'aient point plus de cinq caractères pour exprimer tous les mots. II est possible qu'il existe un vieux patois illyrîen de cette nature, mais il n'en est pas ainsi delà langue illyrienneelle-mème où se seront introduits, non-seulement des termes valaques, mais des locutions italiennes, des expressions françaises et des mots corrompus.
Ils ont renoncé en partie à l'alphabet dit glagolitique , usité encore en divers cantons de l'Albanie.
Us ont adopté en place les caractères latins , mais en y ajoutant d'autres signes étrangers, et particulièrement des lettres empruntées des Arabes ou des Russes.
La planche en regard de la page i5i représente un guerrier de cette nation en grande tenue. Il a une tunique rouge ouverte sur la poitrine et' croisée vers le bas, une veste blanche à revers et paremens bleus ; une calotte rouge surmontée d'un bouton de même couleur. Les •guêtres sont rayées obliquement. Outre le sabre , le fusil et les pistolets , ces peuples font encore usage de la masse d'armes.
L'habillement des femmes est bigarré , mais l'un des plus élégans de ces provinces. ( Voyez la planche en
•///(" /lit '/MIS .
ET LA DALMATIE. i57 regard.) Leur taille est presque aussi imposante que celle des hommes ; elles ont des cheveux noirs et de grands yeux d'une vivacité extrême. Les femmes mariées ainsi que les filles ont pour coiffure le rubb , sorte de voile blanc, de lin ou de soie, qui pend par derrière et est assez communémeni garni de nœuds .de rubans. Leurs cheveux sont partagés en deux tresses retombant de chaque côté sur les épaules. Leurs chevelure est entremêlée de fleurs et de paillettes d'argent.
La chemise descend jusqu'à la cheville du pied, et est si étroite qu'elle les empêche de faire de grands pas. Quand elles veulent descendre d'un chariot, il faut qu'elles sautent à pieds joints ; sans cela elles 2 i4
,58 L'ILLYRIE courroicnt risque de voir leur chemise se fendre dans toute sa longueur.
Elles ont de plus une pièce d'esto-* mac toute garnie de petite monnaie d'argent. Leur camisole d'une belle étoffe rouge est enrichie de franges, de fourrures ou de broderie. Les manches qui ne descendent que jusqu'à l'avant, bras sont ornées de trois rangs de garnitures.
Leur taille est serrée d'une ceinture de couleur ; elles portent de p]us un tablier bigarré ; presque toujours elles ont une clef suspendue à leur côté par une chaîne de cuivre; et quand elles vont rejoindre leurs maris aux postes militaires où ils font bonne garde, elles leur portent du vin dans une petite bouteille de terre.
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ET LA DALMATIE. i5$
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RASCIENS ou RAITZIENS.
Cette dernière peuplade illyrienne est dispersée dans l'ancienne Moésie ou Servie qui faisoil autrefois partie de la Servie orientale ou Dardanie (Sirf-Vialicti). Elle habile les bords de la rivière Rasia et les monts Scardo, qui forment la frontière de l'Albanie, de la Servie et de la Bosnie. C'est de cette rivière qu'elle tire sa dénomination.
Autrefois les Rasciens menoient
14,
une vie indépendante sous le gouvernement de roitelets éphémères. Depuis ils se sont dispersés dans l'Europe Orientale, paiticulière-ment dans les possessions autrichiennes et dans la Turquie. Leurs moyens d'exister leur donnent beau-coup de rapports avec les juifs. Hs excellent dans le hrocanlage.
Ce sont des hommes beaux, vigoureux et d'un excellent tempérament; ils mangent peu de viande, et se recommandent par la même sobriété que tous les Ulyriens.
Ils vivent en général comme les Arméniens et lesGrecs,ct il n'est presque poinlde racines bulbeuses dont ils ne fassent leur nourriture. Ils mangent aussi des harengs saurs et salés, et d'autres poissons.Les hommes etsur-toul les femmes sont passionnés pour
ET LA DALMATIE. ,61 le café, ils le prennent ù la manière des Turcs, c'est-à-dire, absolument sans sucre. En été ils font une grande consommation de melons d'eau, de citrouilles et d'autres végélaux rafrat-chissans.
Les l\asciens diffèrent des juifs
dans leur manière de faire le commerce , en ce qu'ils ne se livrent pas exclusivement à la revente en détail de petits objets, mais souvent au négoce en gros. Us colportent dans les provinces othomanes des fourrures, des moutons, du riz, des fruits, des étoffes, de la quincaillerie, etc.
Us cultivent la terre dans les districts qu'ils occupent, mais ils y apportent moins de soins qu'autrefois.
Leur charrue est remarquable par l'espèce de renversement du 14..
,6a L'ILLYRIE soc dont la pointe est dirigée en arrière. Cette charrue , garnie de roues, est tirée par quatre bœufs au moins. Dans les terres fortes on en attèle jusqu'à six ou huit; dans ce cas il faut trois hommes pour labourer la terre : il y en a un à la tète des bœufs, un au milieu, pour que l'attelage ne prenne pas une fausse direction, et un qui tient la charrue.
Ceux des Rasciens qui vivent sous les lois de l'Autriche, récoltent du vin; ceux delà partie orientale cultivent differens fruits. La littérature et les sciences sont loin d'avoir pénétré parmi eux : ils n'ont pas même de livres en leur langue. Leurs livres de piété viennent de Russie, et c'est aussi de l'alphabet russe qu'ils se servent pour écrire.
ET LA DALMATIE. i63 Us ont beaucoup de respect pour leurs prêtres et pour leurs gouverneurs militaires.
Tous les Rasciens, hommes et femmes, sont remarquables par la fierté de leur caractère. Les dernières sont fort aimables ; quant aux hommes, telle est leur jalousie, qu'ils tiennent constamment les fenêtres de leurs maisons fermées.
Malgré leur pauvreté, ils ont des habitations assez commodes, et plus propres que celles des autres llly-riens. Les fours de boulangerie sont ordinairement en plein air, hors des maisons, comme c'est la coutume dans une partie de la Saxe. Us aiment beaucoup les bains. Les cabinets où ils les prennent sont, comme les tours , en dehors des habitations*
Leurs mfeubksisont antiques et peu recherches; mais ils prennent beaucoup tic soin pour ornerleurséglises : ils attachent surtout un grand prix à la hauteur des clochers. Un peuple qui a le sentiment du beau est nécessairement un peuple paisible.
Les reliques ou momies humaines d'une belle conservation, que l'on tient dans les églises, sont enchâssées avec beaucoup d'appareil, et on leur rend, en quelque sorte, plus d'honneur qu'à Dieu même.
Les Rasciens, grecs schématiques , ne visitent jamais les temples d'une autre religion. S'ils avoient un gouvernement indépendant, ils seroient d'une intolérance très-rigoureuse.
Les femmes, dans le commerce
ET LA DALMATIE. iG5 de brocantage, ont des prix fixes comme les hernoutes d'Allemagne, et ne surfont jamais leurs marchandises : il n'en est pas ainsi des hommes.
Leurs amusemens sont en très-petit nombre. Les gens du commun n'en connoissent guère d'autre que le jeu du bâton, et les danses au son d'une musique discordante. Ceux qui sont riches, aiment à se faire réciproquement des visites d'apparat.
Les femmes font de fréquentes visites aux tombeaux de leurs enfans et de leurs proches. Ces tombeaux sont d'ordinaire dans une enceinte fermée et décorée avec Coût. Quelquefois on enferme les morts dans un caveau muré, où
ï66 l'illyrie l'on entretient une lampe sépulcrale.
A défaut de cloches, qui ne leur seroient point permises dans les possessions turques (1) , et qu'ils n'ont pas toujours dans les possessions autrichiennes , ils appellent les fidèles au service divin par le moyen d'une crécelle de bois.
Les noces sont célébrées avec plus ou moins de solennité selon les facultés des époux , et le cérémonial en est le même que dans toute la Dalmatie.
(i) J'ai dit dans mon ouvrage sur l'Egypte et la Syrie que les habitans de l'ile de Chypre sont les seuls à qui le gouvernement turc ait permis de faire, usage des cloches. J'ai expliqué les motifs de ce privile'ge.
ET LA DALMATIE. i67 Dès qu'un enfant est venu au monde, on le plonge trois fois dans l'eau froide, et l'on fait part aussitôt de cette bonne nouvelle à tous ses amis.
Quand un homme est mort, on le revêt de ses habits ; on lui met ses bottes ; on place auprès de lui sa bourse à tabac, sa pipe , son couteau, sa fourche et les autres inslrumens dont il faisoit usage pendant sa vie. La veuve éplorée vient lui demander avec amertume pourquoi il est mort, et s'il a besoin de quelque chose dans l'autre monde. Après cette parade, plus ridicule que capable d'annoncer une vraie douleur , on porte le cercueil à l'église, puis au cimetière.
Les principaux Rasciens embau-
,63 L'ILLYRÏE
ment les morts de leur mieux ; les pauvres se contentent de frotter le cadavre avec de l'huile et du vin rouge.
Les huit jours qui suivent un enterrement sont consacrés à la bonne chère. Si le défunt étoit riche , on tue un bœuf qui est mangé entre ses amis , et le reste est distribué aux pauvres.
Les femmes sont enterrées à peu près de la même manière, mais avec moins d'éclat.
L'habillement des Rasciens , en Albanie et en Servie , a beaucoup de ressemblance avec celui des Us-cokes. Leur coiffure est aussi une calotte rouge ; ils ont de petites moustaches, et le cou tout-à-fait nu.
Les marchands de cette nation
ET LA DALMATIE. 169 sont vêtus d'un long cafetan bigarréj mais ils ont soin de ne pas employer la couleur verte réservée aux Emirs •dans l'empire othoman. Ils n'ont point de moustaches, et se tressent les cheveux sans pommade et sans poudre. En Turquie ils se coiffent d'un grand bonnet cylindrique à l'arménienne : dans les Etats autrichiens ils portent des chapeaux, mais sans aucun ornement.
L'habillement des femmes est diversifié selon leur état ; leur coiffure est comme celle des Slaves, un simple mouchoir blanc. Les filles ont une petite calotte rouge, semblable à celle des hommes. Cette calotte est assez souvent brodée et garnie de pièces de monnaie. Les jeunes fiancées ajoutent à la toque rouge le 2 i5
ï^o l'illyrie voile des femmes mariées, en sorte que la partie supérieure de leur visage est presque entièrement cachée. (V.pag. 159.) Les coins du voile pendent par-devant ; ils sont bordés de rouge et garnis de glands de même couleur. Les cheveux sont partagés en deux grosses tresses qui tombent sur les côtés du visage. On y suspend des anneaux ou des pièces de monnaie. Pour que ces tresses ne se dérangent point à chaque mouvement du corps, elles sont assujetties à l'habillement.
Les femmes mariées ont des bas noirs, et les filles des bas bariolés de diverses couleurs. Le panier que tient à la main la femme représentée ici est remarquable parla forme, qui est celle d'un cône renversé.
ET LA DALMATIE. i?I Il me restèrent à parler ici de la littérature ou de la poésie des Slaves et des Illyriens, à citer quelques uns de leurs poèmes héroïques les plus fameux. Mais cet examen figureroit mal dans un ouvrage de la nature de celui-ci. Je renvoie mes lecteurs au Voyage de M. Fortis,et aux détails pleins d'intérêt que M. Nodier a donnés dans le Journal des Débats, vers le commencement de l'année 1814.
fin.
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TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE TOME ii.
Suif» des Mœurs des Morlaques. page i Croûtes ou Horvati. a5 Uscokes , ou Skoko , ou Serbli. 3j Croatie militaire. 5o Likaniens ou Likani, Croates des
montagnes. 7a Les Dalmates. 89 Bouches du Cattaro. io4 Ile de Sabioncello. io5 Réflexions générales sur la Dalmatie. 107 Rascien ou Raitziens. i5g
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