В. О. U пЪ e g а и ti S L O V E N E О PASEN ET S O N P R O T O T Y P E R U S S E Le Slovensko-nemški slovar de M. Pleteršnik (I, 831) traduit l'adjectif оpâsen par »dangereux« (gefährlich). Comme sources, il indique deux ouvrages de 1880: Znanstvena terminologija de M. Cigale et Nauk slov. županom (une traduction) de Fr. Levstik. Une remarque indique que le mot se rencontre par ailleurs dans la littérature slovène moderne. Une autre remarque précise qu'il a été emprunté au russe par l'intermédiaire du serbo-croate. L'emprunt a dû être fait entre 1860 et 1880: le Deutsch-slovenisches Wörterbuch de M. Cigale (1860) ne le mentionne pas encore sous le mot gejährlich. En dernier lieu, le Slovenski pravopis, publié récem- ment par l'Académie Slovène (Ljubljana, 1950, 472), range notre mot parmi ceux dont l'usage est proscrit dans la langue littéraire (»nedovoljeno za knjižni jezik«). Ainsi, la situation de l'adjectif opâsen dans l'ensemble du vocabulaire Slovène est claire. Des difficultés surgissent, cependant, dès qu'on se tourne vers les prototypes serbo-croate et russe du terme slovène. Le Rjelnik de l'Académie Yougoslave donne pour l'adjectif opasan (IX, 24) deux valeurs: sous b) celle qui concorde avec la valeur du terme slovène: pogibeljan, jeziv, c'est à dire »dangereux«; il est spécifié qu'il s'agit d'un emprunt récent du russe опасный. Les seuls dictionnaires attestant cette valeur seraient le Deutsch- kroatisches Wörterbuch de Šulek (1860) et le Rečni k srpskoga i nemačkoga jezika de Popovič (1881). Cette dernière remarque est incomplète: la valeur »dangereux« se trouve également dans la Juridisch-politische Terminologie: Deutsch-kroatische, serbische und slovenische Separat-Ausgabe (Wien, 1853),1 ainsi que dans le Deutsch- illirisches Wörterbuch de Mažuranič et Užarevič (Zagreb, 1842).a Cela nous permet de faire reculer la date de l'entrée du mot russe en serbo-croate. La deuxième valeur, qui est donnée sous a) en premier lieu, parce qu'elle est plus ancienne et même archaïque, est glosée par pomnjiv, pazljiv, oprezan, donc: 1 V. Mažuranič, Prinosi za hrvatski pravno-povjestni rječnik, Zagreb, 1908— 1922, 826. 2 T. Maretič, »Ruske i češke riječi u književnom hrvatskom jeziku«, Rad, CVIII (1892), 89—90. »réfléchi, circonspect, prudent«. Dans cette dernière acception, l'adjectif dérive du substantif opas »vigilance, prudence«; le Rječnik spécifie que ce substantif ne se trouve que dans deux ouvrages: de I. Držič et de Bijankovic. Les deux sens sont assez différents, pour ne pas dire opposés. Le Rjecnik essaie de les concilier par l'argumentation suivante: »pogibeljan je onaj (na pr. put), gdje treba dobro paziti«. On trouve la même explication dans un article de J. Zubaty sur l'étymologie du verbe pasti: »Aus dem Begriffe ,Vorsicht' entwickelt sich auch der Begriff ,Gefahr', vgl. böhm. nebezpeci ,Gefahr', eig. ,das Nicht-sorglos-sein'.«3 L'explication reste peu probable si l'on songe qu'il s'agit de l'opposition d'un sens actif (»prudent«) à un sens passif (»dangereux«). Quant au mot tchèque, sa valeur de »danger« est due uniquement à la présence de la négation. Il ne sert à rien d'ailleurs d'essayer de concilier un terme serbo-croate avec un terme russe. Le problème ne peut être résolu que s'il est replacé sur son véritable terrain, le terrain russe. En russe, dès le XIIe siècle, on trouve le postverbal опасъ avec plusieurs nuances qui gravitent toutes autour de la valeur principale de »prudence« : »circon- spection, appréhension, précaution, sécurité, protection«. Le mot a fini même par recevoir un sens concret, d'une part celui de »garde, escorte«, d'autre part celui de »sauf-conduit«.4 Dans le russe des XVIe—XVI1« siècles, le mot опасъ se spécialise presque exclusivement dans le sens de »mesures de sécurité«; il est employé surtout dans l'expression extrêmement fréquente безъ опасу dans des phrases comme : чтобъ.. . гости безъ опасу ходили »pour que les marchands voyagent en toute sécurité«.5 L'expression безъ опасу signifie donc »sans qu'il soit nécessaire de prendre des mesures de sécurité«, »sans protection spéciale«, »sans appréhension«. Pratique- ment cela équivaut à »sans danger«, certes; mais il importe de ne pas oublier que le mot опасъ lui-même est aussi loin que possible du sens de »danger«; il en est même l'antonyme. Il est curieux de constater que le verbe опасти ся »prendre des précautions«, qui est le point de départ du postverbal опасъ n'existe pratiquement pas en vieux russe. Si le mot опасъ a pu avoir en vieux russe toute une gamme de nuances, son dérivé, l'adjectif опас(ь)нын n'a eu qu'une seule valeur: »de sécurité, de protection«. Dans l'immense majorité des cas il est employé dans la formule опасная грамота »sauf-conduit«. Les textes des XVIe—XVII" siècles, et plus particulièrement la cor- respondance diplomatique, abondent en mentions de опасная грамота, sans laquelle 3 Archiv f. slav. Phil., XIII (1891), 479. 4 Pour les exemples, voir I. Sréznevskij, Матер1альг, II, 678—679. 5 В. Unbegaun, La langue russe au XVI« siècle, Paris, 1935, 111. les ambassadeurs et les marchands étrangers ne pouvaient pas voyager en Russie. En voici un exemple: мы къ теб'Ь свою опасную грамоту на твоего посла послали »nous t'avons envoyé notre sauf-conduit pour ton ambassadeur«, 1515." Dans l'admi- nistration moscovite de la deuxième moitié du XVI le siècle, le terme de опасная грамота peut recevoir un sens légèrement différent: celui d'un document envoyé par le gouvernement central dans les villes menacées par l'ennemi pour les inviter à prendre des mesures de sécurité.7 Le mot опасный est plus rare dans d'autres contextes, par exemple: фрян- цужской опасной корабль »bâtiment de garde français«, 1682.8 Ainsi, jusqu'à la fin du XVIIe ciècle, le mot опасный signifie, dans les textes russes, exactement le contraire de ce qu'il désigne aujourd'hui. Le sens moderne de »dangereux« n'apparaît qu'au XVIIIe siècle. Il semble reposer plutôt sur une formation regressive que sur l'évolution du sens initial de опасный. En effet, l'expression si fréquente безъ опасу a donné l'adjectif безопасный »sûr« (les adjectifs russes de ce type procèdent tous des locutions composées de без + génitif). Ensuite, par imitation de nombreux couples d'adjectifs où la forme sans без- signifie le contraire de la forme avec без- (законный »légal«: беззаконный »illégal, arbitraire«; конечный »final«: бесконечный »infini«), il a été tiré de без- опасный »sûr« un adjectif опасный »dangereux«. Ainsi se sont rencontrés en russe deux adjectifs à la fois homonymes et antonymes: опасный »dangereux« (tiré de безопасный) et опасный »sûr« (tiré de опасъ). La création du premier de ces deux adjectifs semble n'avoir eu lieu que dans la langue littéraire. Dans celle-ci, il eut vite fait d'éliminer le deuxième, lequel, limité à l'usage des bureaux moscovites, n'a pas survécu à leur liquidation au XVIIIe siècle. Pour les parlers populaires, par contre, la situation a été différente: d'après les dictionnaires dialectaux du XIXe siècle, опасный »sûr, prudent, circonspect«, a continué à vivre, alors que опасный »dan- gereux« semble y être un emprunt à la langue littéraire. En dehors des adjectifs опасный et безопасный, le russe littéraire a créé le dérivé безопасность »sécurité«, destiné à remplacer l'ancien опасъ complètement disparu. Par contre, il a bien gardé le verbe опасаться »appréhender«. Quant au substantif verbal опасение ; appréhension«, il paraît être, en russe, un slavonisme. En effet, le vieux slave atteste tout ce groupe dans des acceptions analogues bien que légèrement différentes. C'est ainsi qu'on trouve dans le Suprasliensis: o pasi àxplfteta, оразьпъ ùxriifii'is, de même que opasenije uxnißtia et opasivl, nepfepyoç.' 0 Сборникъ Русск. Историч. Общества, XCV, 194. 7 Voir, par exemple, Ак'Ц.г Московскаго Государства, II, 382 (1754); III, 25 (1660). 8 Чтешя, 1917, кн. 2, См-Ьсь, 30. " Karl H. Meyer, Altkirchenslavisch-griechisches Wörterbuch des Codex Supra- sliensis, Cilückstadt u. Hamburg, 1935, 157. L'adjectif оразъпъ peut avoir aussi le sens de »réfléchi, appliqué, circonspect, soigné«.14 Miklosich signale également le substantif bezopasynostb àutlua, negli- gentia, donc en plein accord avec le sens du mot de base en vieux slave. Les autres langues slaves, tant méridionales qu'occidentales, n'attestent pas notre base opas- (dérivée du verbe pasti). On en aperçoit la raison : toutes ces langues ont largement développé une base verbale homonyme opas-, dérivée de o + pasi,, forme contractée de pojasb »ceinture«; elle semble avoir barré la route à celle que nous étudions. Si le russe a pu garder cette dernière, c'est parce qu'il n'a pas contracté l'ancien pojasb en pasb (russe moderne пояс). Il en a été de même en vieux slave. On comprend donc que les auteurs du Slovenski pravopis aient hésité à faire admettre un mot russe qui s'insinue dans un ensemble slovène homonyme, mais sémantiquement si différent. L'histoire même du terme russe, à la fois sinueuse et spécifiquement nationale, le prédestinait peu à être emprunté par d'autres langues littéraires slaves. Strasbourg, août 1950. 10 Voir les exemples dans les dictionnaires de Miklosich et de Sreznevskij. P o v z e t e k Avtor zasleduje pomen slovenske besede opasen preko hrvaščine v ruščino in ugotavlja, da smo Slovenci besedo dobili pozno, ker je v Cigaletovem nem.-slov. slo- varju 1860 še ni. V hrv. ima beseda dva pomena: novejši je identičen s slovenskim »nevaren«; starejši pa »pomnjiv, pažljiv, oprezan«. V tem pomenu je beseda izvedena od opas »pazljivost, previdnost«. Ta dva tako različna pomena nam more prav raz- ložiti ruščina, kjer srečamo besedo опасъ v XII. stoletju z glavnim pomenom »pre- vidnost«, v določenih zvezah pa »varnost, varstvo, spremstvo«. V XVI. in XVII. sto- letju pomeni опасъ skoraj samo »varnostni ukrepi«; največkrat se rabi beseda v zvezi безъ опасу »brez varnostnih ukrepov, brez posebnega varstva«, kar je pomen- sko čisto blizu »brez nevarnosti«. Glagol к опасъ ni ohranjen. Pridevnik опас(ь)ный se rabi največkrat v zvezi опасная грамота »spremno pismo, prepustnica«. Do konca XVII. stoletja je torej ta pridevnik pomenil nasprotje današnjega. Pomen »nevaren« srečamo šele v XVIII. stoletju. Verjetno se je ta pomen razvil regresivno iz nasprotja к безопасный »varen«, ta pa iz predložne zveze без опасу »kjer ali kadar varnostni ukrepi niso potrebni«. Po analogiji s tvorbami, kjer без- pomeni nasprotje nezloženi besedi, se je tudi tu ustvarilo nasprotje: безопасный »varen« — опасный »nevaren«. Tako sta nastala v ruščini dva homonima, ki sta hkrati antonima: опасный od без- опасный »nevaren«, опасный od опасъ »varen«. Prvega je ustvaril knjižni jezik in se je v knjižnem jeziku hitro prijel, drugi je ostal omejen na moskovske urade in ni preživel XVIII. stoletja. V ljudskem jeziku pa je narobe: pomen »varen, previden, obziren« se je ohranil, medtem ko je novejši pomen v narečjih le izposojenka iz knjižnega jezika. Stara cerkvena slovanščina izpričuje to skupino z rahlimi pomenskimi premiki v podobnem pojmovanju. Drugi slovanski jeziki, zahodni kakor južni, pa debla opas- od pasti ne poznajo, ker se je povsod razvila homonimna družina opas- od o + pas-ь < pojasb.