33 Jean-Pierre Goudaillier* UDK 811.133.1'373.4:355.01''1914/1918'' Université Paris Descartes 11 DOI: 10.4312/linguistica.58.1.33-50 14-18 : LES CORPS MEURTRIS - DÉNOMINATIONS ARGOTIQUES DES ENGINS DE MORT ET DES BLESSURES QU’ILS OCCASIONNAIENT 1. INTRODUCTION L’existence d’un argot des poilus peut être établie (Goudaillier 2015). Dès lors il convient de procéder à l’inventaire des lexèmes et expressions spécifiques de cette va- riété langagière du français populaire / argotique utilisée lors de la 1 ère guerre mondiale en prenant en considération les résultats des analyses faites de l’argot de la guerre, des tranchées à l’époque même de la Grande-Guerre par Albert Dauzat, Gaston Esnault et Lazare Sainéan, pour ne citer que ceux-ci, tout en tenant compte aussi des informations fournies par des sources telles les lettres, les cartes postales, les carnets de guerre, les journaux de tranchées, les romans, etc.. Les dénominations argotiques des engins de mort et des blessures, qu’ils occasionnaient, constituent un lexique digne d’intérêt pour le linguiste ; ainsi, en argot des poilus on relève par exemple les termes et expressions aller à la fourchette, baveux (= gueule cassée), billard (+ monter sur le billard), fouil- lard, machine à secouer le paletot, moulin à café, shrapnells, qui témoignent tous de l’horreur quotidienne vécue par les soldats et dont il convient de montrer l’emploi et expliquer le sens en en fournissant le cas échéant l’étymologie selon trois champs notionnels principaux : a) les lieux de tous les dangers, b) les engins de mort (armes) et c) les blessures subies par les soldats. 2. SOURCES Pour procéder à l’analyse, trois types de sources ont été utilisés : les écrits personnels d’une part, les productions littéraires et la presse du front d’autre part, mais aussi les écrits linguistiques. Les écrits personnels se présentent sous diverses formes de cour- rier, à savoir des lettres et des cartes postales ; ils comprennent aussi les carnets de guerre. Les productions littéraires sont des romans, des mémoires rédigés à partir de notes prises sur les champs de bataille. La presse du front est essentiellement consti- tuée de journaux de tranchées. En plus de ces sources ‘brutes’ on dispose d’un certain nombre d’écrits linguistiques - des dictionnaires essentiellement - et de quelques rares enquêtes linguistiques, dont une seule est à grande échelle, exception faite de celle d’Albert Dauzat, qui date de 1917 et qui a été publiée en 1918 (Dauzat, 1918). Parmi les journaux de tranchées, on peut citer entre autres : Journal des tranchées (1916), La Fourchette (1916), La Fourragère (1917-1919), La Marmite (1916-1919), * jpg@paris5.sorbonne.fr Linguistica_2018_FINAL_2.indd 33 13.3.2019 13:40:31 34 La Mitraille (1916-1919), La Musette (1918), La Première ligne (1915-1919), La Vie poilusienne (1916-1917), La Voix du 75 (1915-1916), L’Anti-cafard (1916-1917), L’Argonnaute (1916-1918), L’Artilleur déchainé (1917), Le Canard du Biffin 1 (1918), Le Canard du boyau (1915-1918), Le Clairon (1915), Le Coin-coin (1918), Le Cri du boyau (1915-1916), Le Cri du poilu (1917), Le Grospère (1916), le Tourne-Boche (1916) 2 . Cette liste n’est en rien exhaustive en ce qui concerne les productions fran- çaises (du côté allemand / autrichien on note l’existence de titres tels Der Drahtverhau (1915-1918), Die Patrulle (1916), Die Sappe (1915-1918), Im Schützengraben in den Vogesen (1915-1916), etc.). Ont été aussi exploitées les sources essentielles que constituent des dictionnaires datant de l’époque de la guerre, à savoir : Dauzat Albert, L’argot de la guerre. D’après une enquête auprès des officiers et soldats, Paris, Armand Colin, 1918, 295 pages (1919, 2 e édition revue et corrigée, 293 pages). Dauzat Albert, L’argot de la guerre. D’après une enquête auprès des officiers et soldats. Paris, Armand Colin (Cursus), éd. 2007, 278 pages (Préface d’Alain Rey ; introduction d’Odile Roynette : « La guerre en mots » (p. 11–36)). Déchelette François, L’Argot des Poilus. Dictionnaire humoristique et philologique du langage des soldats de la grande guerre de 1914. Argots spéciaux des aviateurs, aérostiers, automobilistes, etc., Paris, Jouve et Cie, 1918, 258 pages Esnault Gaston, Le français de la tranchée - Etude grammaticale, Mercure de France, N° 475, 01_04 1918 [début] ; N° 476, 16_04_1918 [suite], p. 639-660. Esnault Gaston, Le Poilu tel qu’il se parle. Dictionnaire des termes populaires ré- cents et neufs employés aux armées en 1914-1918 étudiés dans leur étymologie, leur développement et leur usage, Paris, Bossard, 1919, 603 pages Lambert Claude, Le langage des poilus. Petit dictionnaire des tranchées, Bordeaux, Imprimerie du Midi, 1915, 32 pages. Sainéan Lazare, L’Argot des tranchées d’après les Lettres de Poilus et les Journaux du Front, Paris, Boccard, 1915. 3. CHAMP NOTIONNEL LES LIEUX DE TOUS LES DANGERS Les tranchées, surtout celles de première ligne, mais aussi les divers boyaux qui per- mettent d’y accéder sont évidemment autant de zones dangereuses, car elles sont sou- vent soumises à de violents tirs d’artillerie, sans parler des assauts fréquents de l’adver- saire. Des œuvres picturales telles Schützengraben (vers 1917) d’Otto Dix, La Guerre (1925) de Marcel Gromaire ou Poilu dans une tranchée (1915-1917) de Georges-Vic- tor Hugo, parmi tant d’autres, rendent compte de la dureté de la vie quotidienne au front. Les teintes bleutées de la tranchée et le bleu des manteaux des soldats du tableau de Gromaire donnent l’impression que tout se confond en un seul tout, les formes cu- biques accentuant le caractère déshumanisé de la scène. Les poilus dénomment les 1 En argot militaire biffin désigne le fantassin (cf., entre autres, Anonyme 1916 : 39). 2 Cf. plus loin dans le texte pour le sens de fourchette, marmite, grospère et tourne-boche. Linguistica_2018_FINAL_2.indd 34 13.3.2019 13:40:31 35 tranchées là-haut 3 , un euphémisme que l’on retrouve dans la Chanson de Craonne da- tant de 1917 : Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot On dit adieu aux civ’lots. Même sans tambour, même sans trompette, On s’en va là haut en baissant la tête. Le lieu de tous les dangers par excellence est la bande de terrain située entre les lignes ennemies, le No man’s land 4 , dévasté souvent, jonché de cadavres. Tout intrus y est irrémédiablement blessé, voire tué et à chaque attaque d’un camp contre l’autre les soldats y sont fauchés par les tirs des mitrailleuses adverses et les obus en tout genre. billard Les poilus appellent le No man’s land le billard ; sortir de la tranchée et partir (mon- ter) à l’assaut des tranchées ennemies devient dans leur parler monter sur le billard, qui est une expression courante parmi d’autres, telles sauter le toboggan, le barriau 5 ou aller au jus 6 . De toute évidence, le sens de monter sur le billard est à rapprocher de celui de subir une opération chirurgicale, auquel cas passer sur le billard et monter sur le billard sont équivalents. La question subsiste de savoir lequel des deux sens est chronologiquement le premier ou le dérivé. Henri Barbusse utilise billard dans Le Feu : … on a dit : faut renforcer le réseau de fils de fer en avant de la parallèle. Billard. Tu sais c’que ça veut dire, ça. On n’avait jamais pu le faire jusqu’ici : dès qu’on sort de la tranchée, on est en vue sur la descente, qui s’appelle d’un drôle de nom. • le toboggan. • oui, tout juste, et l’endroit est aussi difficile la nuit ou par la brume, que par le plein jour, à cause des fusils braqués d’avance sur des chevalets et des mitrailleuses qu'on pointe pendant le jour. Quand i’s n’voient pas, les boches arrosent tout. (Barbusse, 1916, p. 170) 7 Cet exemple littéraire atteste l’utilisation dès 1916 de billard, que l’on retrouve en 1917 dans l’enquête d’Albert Dauzat, puisqu’à la fiche N° 113 on peut lire « billiard : en langue poilue la partie libre qui se trouve entre les deux lignes de fer barbelée ». Autre exemple, celui-ci cité par François Déchelette, datant de 1918 : « Mon piston a 3 « C’est là-haut surtout que se fait sentir la monotonie de l’ordinaire » (Lettre de Pierre Vergez du 12 avril 1915) (Fromaget 2014 : 24). 4 Expression due à Ernest Dunlop Swinton (1868-1951). On lui devrait aussi le mot tank pour désigner d’un nom de code les premiers chars de combat apparus lors de la Grande-Guerre. 5 Esnault 1919 : 68. 6 « aller au jus, assaillir la tranchée ennemie et s’exposer aux balles de ses mitrailleuses » (Sainéan 1915 : 149). 7 Frantext (consulté 03_16). Linguistica_2018_FINAL_2.indd 35 13.3.2019 13:40:31 36 été zigouillé sur le billard, juste quand les Boches mettaient les cannes » (Déchelette 1918 : IV-V). bled Il s’agit d’un autre terme pour désigner le No man’s land. À la fiche N° 479 de l’enquête Dauzat, on note : « billard bled } terrain neutre entre tranchées », ce qui est corroboré par la fiche N° 7 : « Bled : Très employé dans le langage artilleur "Des obus tombés dans le bled" Désigne le terrain vague » séchoir « Dans l’argot des combattants, désignation des barbelés. L’expression vient de ce que les soldats tués lors d’une offensive pouvaient « sécher » sur les barbelés dans lesquels ils étaient pris » (Lexique des termes employés en 1914-1918 (CRID 14-18), p. 38). Séchoir est évidemment à rapprocher du verbe sécher, mais il ne doit pas être oublié pour autant que sèche signifie mort, comme le rappelle Hector France 8 . Le TLFi retient lui aussi le mot sèche avec le sens de mort en donnant comme datation 1880 et rappelle que séchoir (même datation) veut dire cimetière. Il n’est donc pas étonnant que les soldats courant le risque de mourir dans les barbelés emploient séchoir pour désigner le No man’s land entre deux tranchées. Blessé ou non, être pris dans les barbelés est synonyme de mort, d’une mort certaine, ce dont témoigne avec force la xylographie de Félix Valloton intitulée Les barbelés datant de 1916. Par rapport aux guerres du siècle précédent, le nombre de blessés et la nature des blessures ont radicalement changé. Il faut rappeler le nombre incroyable et jamais vu jusqu’alors des pertes de cette guerre : • 1 400 000 morts français ; • 2 040 000 morts allemands ; • 850 000 morts anglais ; • 114 000 morts américains ; • 1 700 000 morts de l'empire russe ; • 1 500 000 morts autrichiens hongrois. 9 C’est à une guerre particulièrement meurtrière que sont confrontés les poilus, ce que rappelle Paul Bourget : « Avec ces armements modernes, il va y avoir des blessures au cerveau et à la moelle en plus grand nombre, dans cette guerre, que dans aucune autre. Et des hommes mourront, des hommes resteront paralysés ou idiots, devien- dront aveugles… » (Paul Bourget, Le Sens de la mort, 1915, p. 70) 10 . Cette première 8 « Sèche (la). La mort / Séche (qui repose). Ce vieux dicton auquel on ajoute qui va sèche signifie qu’il faut s’occuper soi-même de ses propres affaires et ne pas en charger autrui, car compter sur les camarades c’est s’exposer à sécher, c’est-à-dire à crever de faim (France, 1907, p. 413). 9 http://www.gueules-cassees.asso.fr/srub_8-Notre-histoire.html (consulté 07_14) 10 Frantext (consulté 02_16). Linguistica_2018_FINAL_2.indd 36 13.3.2019 13:40:31 37 guerre mécanique, d’un type jamais vécu auparavant et qui a occasionné des millions de morts, s’est faite avec des armes, nouvelles ou non, auxquelles les poilus ont donné des noms de type populaire /argotique. 4. CHAMP NOTIONNEL LES ENGINS DE MORT (ARMES) QUI OCCASIONNENT LES BLESSURES Les balles, quel qu’en soit le calibre, sont appelées abeilles 11 ou frelons 12 par référence au bruit qu’elles produisent. Qu’ils soient tirés par des canons ou des mortiers de tran- chée, les obus de toute taille donnent lieu à un vocabulaire particulièrement imagé. Co- lis postaux, gros noirs, pépères (voire gros pépères ou gros pères), enclumes, marmites, percutants, fouillards, tourterelles, fusants, glinglins, zinzins, macavoués (angl. bomb- sell) et zimboums sont des mots plus ou moins courants à cette époque. Les obus sont de deux grands types, que désignent des termes techniques adéquats : ceux qui explosent en l’air au-dessus des soldats attendant dans les tranchées ou effectuant un assaut, les fusants, et ceux qui éclatent, au moment où ils touchent le sol, les percutants. En argot militaire et en parler poilu ces derniers sont appelés fouillards 13 , car ils s’enfoncent plus ou moins profondément dans la terre. tourterelles La fiche N° 359 de l’enquête Dauzat permet de comprendre la métaphore sous-jacente à cette appellation : « Tourterelle : projectile à ailettes, qui vole avec un bruit très par- ticulier semblable à celui du vol de la tourterelle » 14 . Par ailleurs, la réponse à l’enquête « Tourterelles (grenades à fusils d’une espèce particulière ressemblant aux dites tourte- relles) » (fiche N° 459) donne une idée, ne serait-ce qu’approximative, de la forme de ces engins explosifs. gros noirs, pépères et gros verts Pour gros noirs l’enquête Dauzat fournit des indications précieuses quant au calibre ainsi qu’une datation : « Gros noirs - 105 fusants » (fiche N° 198) ; « J’ai entendu pour la première fois appeler les obus ‘gros noirs’ le… 22août.1914 » (fiche N° 230). Lazare Sainéan donne un exemple : « Un obus est un gros noir, certains explosifs des gros verts (couleur de la fumée) ; s’il ronfle fort : c’est un pépère maous ! dit-on. » (Sainéan, 1915, p. 36). Dans cet exemple on a aussi des occurrences de deux autres termes : pépère et gros vert. Le pépère est un gros obus ; le pépère maous est un très gros obus appelé aussi gros pépère, comme l’atteste l’exemple suivant : « L’attente s’éternise. Nous sommes sous la voûte des obus. On entend les gros pépères entrer en gare. Il y a des locomotives dans l’air, des trains invisibles, des télescopages, des tamponnements » 11 Le terme abeilles peut aussi désigner les éclats d’obus : « les abeilles (éclats d’obus) » (enquête Dauzat, fiche N° 142). 12 Pour Gaston Esnault l’utilisation de frelons pour balles date de 1915 (Esnault 1919 : 33). 13 « Obus à retard » (enquête Dauzat, fiche N° 375). 14 « Tourterelle, f. Torpille boche qui roucoule en arrivant » (Déchelette 1918 : 248). Linguistica_2018_FINAL_2.indd 37 13.3.2019 13:40:31 38 (Cendrars, 1918). Les gros verts mentionnés par Lazare Sainéan correspondent à des obus, qui dégagent une fumée verte lors de leur explosion ; la fiche N° 116 de l’enquête Dauzat « Pernod : éclatement d’un gros obus à fumée verte » confirme la couleur de certaines explosions et l’usage de Pernod, une marque d’absinthe. Pernod désigne aussi l’obus lui-même : « Les firmes connues par leur publicité, — c’est là un phénomène récent, — ont donné lieu à diverses créations : … pernod (ancienne marque d’absinthe), obus à fumée verte » (Dauzat, 1918, p. 159) et « Pernod, gros obus à fumée verte » (p. 275). enclumes, marmites Ces deux dénominations, elles aussi, ne laissent aucun doute quant au volume et au poids de certains obus : « une enclume = un gros obus (entendu pour la première fois dans la Somme en décembre 1916) » (fiche N° 429 de l’enquête Dauzat) ; « marmite - obus de gros calibre » (fiche N° 202) ; « Marmite (obus de gros calibre éclatant) » (fiche N° 219). Une marmite est en argot militaire un obus ennemi de gros calibre et une marmitée désigne des éclats d’obus (cf. Anonyme, 1916, p. 182). • mais ta blessure, mon vieux frère ? • c’est aux oreilles. Une marmite - et un macavoué, mon ieux - qui a pété comme qui dirait là. Ma tête a passé, j’peux dire, entre les éclats, mais tout juste, rasibus, et les esgourdes ont pris. • si tu voyais ça, dit Fouillade, c’est dégueulasse, ces deux oreilles qui pend. On avait nos deux paquets de pansement et les brancos nous en ont encore balancé z’un. Ça fait trois pansements qu’il a enroulés autour de la bouillotte. (Barbusse 1916 : 62) 15 . Le chanteur Yvonneck (1874-1929) emploie marmite dans sa chanson célèbre à l’époque Les Boch’mars, on les aura ! : Les poilus sont de vrais braves Quand ça gaze ils restent graves ; Ils n’ont pas les pieds nick’lés ! Les griv’tons sort’nt de leurs gîtes Et s’en vont sous les marmites Sans crainte d’être bouzillés ! colis postaux, valises Les colis postaux sont des obus de grosse taille, comme il est indiqué à la fiche N° 444 de l’enquête Dauzat : « Colis postaux - Obus de gros calibres passant sur les lignes » ; il y est même précisé « Champagne 1916 », une datation qui peut être retenue. Pour les valises, François Déchelette précise : 15 Frantext (consulté 04_15). Linguistica_2018_FINAL_2.indd 38 13.3.2019 13:40:31 39 Valise, f. Torpille aérienne boche. C’est un gros obus qui a la forme d’un énorme saucisson ; il n'a pas d’ailettes comme nos torpilles et arrive sans bruit ; c’est un engin de tranchée car il ne peut pas se lancer très loin, mais il est très meurtrier à cause du poids considérable d’explosif qu’il renferme. C’est pour cela que les poilus l’appellent valise. (Déchelette 1918 : 223-224) macavoués 16 L’étymologie en est complexe. Pour Lazare Sainéan « c’est proprement le diminutif du nom patois du matou (macaou), image analogue au synonyme gros noir » (Sainéan, 1915, p. 151). Gaston Esnault critique cette analyse en proposant : « Le têtard de gre- nouille s’appelle bocaoué à Pont-Saint-Vincent [...] depuis au moins 1885, bacaoué à Dombasle [...] et à Rigny-Saint-Martin [...]. Un projectile est-il un têtard ? Oui. Le projectile du crapouillot ou torpille aérienne en a et le corps cylindrique et la queue, avec les proportions : si bien qu’il a aussi été nommé queue de rat (Apollinaire) » » (Esnault 1918 : 639-660). zimboum (ou zim-boum), zinzins, glinglins, etc. De toute évidence ces trois appellations sont d’origine onomatopéique. Pour zim- boum, ceci est confirmé, entre autres, par la fiche N° 287 de l’enquête Dauzat : « obus autrichien de 88mm : zim - boum (l’explosion suit de près le bruit qui annonce le projectile) ». Une précision quant au type de canon est aussi fournie : « Zim-boum = Canon revolver boche » (fiche N° 277). « Un obus est un zinzin (allusion au sif- flement), un glingin, un colis » (enquête Dauzat, fiche N° 11). Zinzin est donc aussi une onomatopée. Il doit en être de même du terme glinglin, car il évoquerait le son des obus. Miaulant est pour les obus un autre surnom, comme le rappelle François Déchelette : « miaulant, m. Shrapnell de 77 boche qui fait comme un miaulement en éclatant » (Déchelette, 1918, p. 140). Les exemples détaillés qui précèdent montrent que les obus sont de tailles très di- verses, tant du côté français que dans le camp adverse. Leurs calibres varient entre 75 mm et 420 mm 17 , voire plus. Il ne faut pas en oublier pour autant les projectiles en tout genre lancés par les crapouillots 18 et autres mortiers de tranchée, qui sont tout aussi dangereux, si ce n’est plus. Henri Barbusse fait s’exprimer les personnages de son roman au sujet de la dange- rosité des obus : Quelques-uns ont aperçu une petite masse noire, fine et pointue comme un merle aux ailes repliées qui, du zénith, pique le bec en avant, en décrivant une courbe. 16 Une variante graphique avec un k existe aussi : « Allons, bon ! grogne le capitaine, les makavoués s’en mêlent, à présent. […] Ils tombent en arrière de nous, les makavoués, et massacrent du petit bois. L’arrosage est serré, le vacarme épouvantable » (Baud-Bovy, 1917). 17 L’obus de 420 est surnommé métro (cf. Anonyme, 1916, p. 192). À noter que métro désigne aussi, toujours en argot militaire de l’époque, une salve d’obus. 18 Petit obusier de tranchée (idem, p. 84). Linguistica_2018_FINAL_2.indd 39 13.3.2019 13:40:31 40 • ça pèse cent dix-huit kilos, ça, ma vieille punaise, dit fièrement Volpatte, et, quand ça tombe sur une guitoune, ça tue tout le monde qu’y a dedans. Ceux qui ne sont pas arrachés par les éclats sont assommés par le vent du machin, ou clabottent asphyxiés sans avoir le temps de souffler ouf. • on voit aussi très bien l’obus de 270 - tu parles d’un bout de fer - quand le mortier le fait sauter en l’air : allez, partez ! • et aussi le 155 rimailho, mais celui-là, on le perd de vue parce qu’il file droit et trop loin : tant plus tu le r’gardes, tant plus i’s’fond devant tes lotos. (Bar- busse, 1916, p. 233). André Pézard indique toutes les appellations argotiques de ces projectiles : Au milieu d’un fracas de ferraille et d’une puanteur affreuse, les crapouillots tombent toujours à notre droite. Mais si ces cochonneries : bobines, queues de rat, tortues, boîtes de singe 19 , bouillons Kub, raquettes, boîtes aux lettres et tor- pilles, n’arrêtent pas de fouiller la Butte, avec des bruits très vulgaires, les canons ne travaillent plus guère, des tas d’obus ne percutent pas et s’enfouissent dans la boue avec des claquements flasques. (Pézard 1918 : 106, I La butte | VII La semaine des cloches). Quant à Blaise Cendrars, il mentionne, lui aussi, différents calibres d’obus tirés par les canons en en précisant le son : « On compte le coup double des rimailhos 20 . L’aha- nement du 240. La grosse caisse du 120 long. La toupie ronflante du 155. Le miaule- ment fou du 75. Une arche s’ouvre sur nos têtes » (Cendrar 1918). Henri Barbusse évoque lui aussi les bruits que font tous ces obus : Dans une odeur de soufre, de poudre noire, d’étoffes brûlées, de terre calcinée, qui rôde en nappes sur la campagne, toute la ménagerie donne, déchaînée. Meu- glements, rugissements, grondements farouches et étranges, miaulements de chat qui vous déchirent férocement les oreilles et vous fouillent le ventre, ou bien le long hululement pénétrant qu’exhale la sirène d’un bateau en détresse sur la mer. 19 « Boîte de singe, f., 1, Récipient quelconque, notamment et à l’origine Boîte de viande de conserve vidée, bouteille vide, etc., qu’on emplit d’une quelconque cheddite, munit d’une mèche et lance aux Boches ; 46 e inf., oct. 14, Argonne ; | « Nos hommes sont arrosés de « boîtes de singe » qui font heureusement plus de bruit que de mal », PÉRICARD, Face à face, 314, souvenirs du 95 e inf., mars 15, Bois-Brûlé » (Esnault Gaston, 1919, p. 91-92). 20 Obusier de 155 mm, du nom de son inventeur, Émile Rimailho (1864 – 1954). Voici comment l’écrivain Alain en parle : « Je vis arriver les Rimailho, canons de 155 à tir rapide ; j’admirai ces ingénieuses mécaniques ; j’eus ensuite occasion de comprendre que le tir rapide, comme la poudre sans fumée, sont des idées de cabinet. Le tir rapide fait qu’on manque bientôt d’obus ; mais surtout il échauffe les pièces et les met hors d’usage. Et j’ajoute que le Rimailho avait une portée ridiculement courte ; c’est pourquoi il fallait bien le rapprocher des lignes. Les gros obusiers allemands portaient à douze kilomètres ; ainsi ils se tenaient à peu près hors d’atteinte » (Alain 1937). Linguistica_2018_FINAL_2.indd 40 13.3.2019 13:40:31 41 Parfois même des espèces d’exclamations se croisent dans les airs, auxquelles des changements bizarres de ton communiquent comme un accent humain. La campagne, par places, se lève et retombe ; elle figure devant nous, d’un bout de l’horizon à l’autre, une extraordinaire tempête de choses. (Barbusse 1916 : 233). La liste qui vient d’être présentée n’est pas exhaustive, tant s’en faut. Ceci nous est confirmé par Albert Dauzat qui nous offre une liste encore plus importante en ce qui concerne les obus et les divers projectiles utilisés : Quant aux projectiles, il faut distinguer d’abord les gros obus, qui ont deux noms principaux, marmite, ancien mot rajeuni et devenu officiel, et gros noir, où l’on a cru voir un décalque de l’anglais big black : il n’en est rien, les deux créa- tions sont indépendantes, car elles s’imposaient d’après l’aspect de l’obus après l’éclatement (notamment pour le 105 fusant), selon le témoignage concordant de divers spectateurs. Les autres variantes sont sac à charbon, seau à charbon (d'après la couleur), enclume (d’après la taille), valise diplomatique, métro, etc. On appelle spécialement charrettes ou pigeons les obus allemands qui passent par-dessus les lignes françaises. D’autres obus sont dits pignate (mot italien signifiant « marmite »), pêche, per- nod (qui dégage une fumée verte), et, selon les variétés de sifflement, miaulant, glinglin, zin-zin (fréquent), dzin-dzin (plus rare), zim-boum. Les petits projectiles des engins de tranchées sont tour à tour, et suivant leurs formes et leurs dimensions, des mirabelles, des bouteilles, des tuyaux de poêles, des saucissons, des torpilles, des tonneaux de choucroute, des assortiments, etc. ; les grenades ou autres ex- plosifs, montre, tortue, tourterelle, calendrier, queue de rat, cinq-frères, youyou, etc. ; la torpille aérienne est la pirouette ou la valise. » (Dauzat, 1918, p. 75-76). Il est à noter qu’Albert Dauzat prend le soin de mettre etc., ce qui indique que sa liste n’est pas complète, ce dont il est conscient. shrapnells (autre graphie : schrapnells) On ne saurait parler d’obus sans évoquer les shrapnells hautement meurtriers : « Shrap- nell (du nom de l’officier anglais, inventeur) 21 n. m. Obus rempli de balles. Balles ou éclats de cet obus. Par ext. Le canon qui lance ces sortes de projectiles. » (Anonyme 1916 : 267). La polysémie de ce terme est évidente, puisqu’il peut désigner suivant les usages les balles ou les billes d’acier contenues dans les obus, les obus eux-mêmes ou les engins (canons, mortiers, etc.) qui lancent de tels projectiles. Des blessures particu- lièrement graves sont dues aux shrapnells libérés par les obus : je cherche les défilements pour épargner le plus d’hommes possible. J'en ai un qui reçoit une balle derrière le crâne, au moment où il va franchir une clôture en fil 21 Henry Shrapnel (1761-1842), lieutenant de la Royal Artillery, met au point l’« obus à balle » pour la première fois en 1784. Diverses modifications eurent lieu par la suite. Linguistica_2018_FINAL_2.indd 41 13.3.2019 13:40:31 42 de fer ; il tombe sur le fil et reste là, cassé en deux, les pieds à terre, la tête et les bras pendant de l’autre côté. Les obus nous suivent, marmites et shrapnells. Trois fois, je me suis trouvé en pleine gerbe d’un shrapnell, les balles de plomb criblant la terre autour de moi, fêlant des têtes, trouant des pieds ou crevant des gamelles. On va, dans le vacarme et la fumée… (Genevoix 1950 : 34) 22 . Un autre extrait du roman de Maurice Genevoix comporte le mot shrapnells avec un sens dérivé « Les cuistots sont de mauvaise humeur, parce qu’ils ont touché aux distri- butions des haricots secs, qui résistent à la cuisson avec une opiniâtreté décourageante : « Pas la peine de s’esquinter ! En v’là encore qu’on bouffera avec les ch’vaux de bois ! - à moins qu’les copains veulent becqueter des shrapnells ! »» (Genevoix 1950 : 85, Livre premier Sous Verdun 1916, VI Dans les bois) 23 . Dans cet exemple, becqueter des schrapnells, manger des haricots secs ‘qui résistent à la cuisson avec une opiniâ- treté décourageante’, est basé sur une métaphore : la dureté des haricots impossibles à cuire, à manger par conséquent, rappelle celle des shrapnells et lorsque les cuistots les servent, ils tintent dans l’écuelle du soldat comme des morceaux métalliques. L’emploi de cette expression argotique par les poilus est confirmé par des fiches de l’enquête Dauzat : « Schrapnells - Haricots mal cuits » (fiche N° 198) ; « »Shrapnells« - nom donné aux haricots lorsqu’ils ne sont pas cuits » (fiche N° 332) ; « Schrapnelles (hari- cots durs à cuire et que l’on mange ainsi) » (fiche N° 437). Les mitrailleuses donnent lieu à des dénominations argotiques basées sur des méta- phores, des jeux de mots. On relève, entre autres, les appellations machines à coudre (enquête Dauzat, fiche N° 499), à découdre (fiche N° 444), à dépeupler (fiche N° 504), à secouer le paletot (fiches N°s 36, 210, 279, 432, etc.) 24 , à signer les permissions (fiche N° 182), moulins à café (fiches N°s 134, 198, 447), à mitraille, à poivre, Maxims, bou- sines (fiche N° 180), etc. Machines à coudre (à découdre) et moulins à café sont deux métaphores liées au bruit produit par le tir d’une mitrailleuse ; ainsi, pour Lazare Sai- néan « La mitrailleuse est assimilée, à cause de son tric-trac, à une machine à découdre ou à un moulin à café : «Avant d’avoir fait cent mètres, nous serons fauchés par les moulins à café comme des tiges de pavot », Galopin, Les Poilus 25 , p. 4. » (Sainéan, 1915, p. 49) 26 . Pétoire et péteuse sont deux autres appellations qui font référence au 22 Frantext (consulté 03_16). À noter que dans cet exemple Genevoix emploie shrapnell à deux reprises, ce à chaque fois avec le sens d’obus contenant des shrapnells, les billes de plomb qu’il mentionne. 23 Frantext (consulté 03_16). 24 Pour machine à secouer le paletot, voir aussi Dauzat 1918 : 269. Autre appellation : secoue- paletot (134 et 282). 25 Il s’agit de l’ouvrage d’Arnould Galopin, Les poilus de la 9 e , Paris, Albin Michel, 1915. 26 Lazare Sainéan mentionne deux autres surnoms de la mitrailleuse : « Les soldats des tranchées allemandes l’appellent aussi orgue de Barbarie ou seringue à haricots » (Sainéan 1915 : 151). Seringue à haricots n’est pas sans rappeler une appellation humoristique en vogue dans les tranchées françaises pour désigner la cuisine roulante, à savoir mitrailleuse à haricots : « C’est dans l’enfer de Verdun, au printemps de 1916, qu’a été lancée la mitrailleuse à haricots » (Dauzat 1918 : 168). Linguistica_2018_FINAL_2.indd 42 13.3.2019 13:40:31 43 bruit de la mitrailleuse, ainsi que pétoche par suffixation argotique, comme le signale Gaston Esnault (1919 : 408). Par ailleurs, il ne reste plus qu’à filer les métaphores pour parvenir à machines à dépeupler, à secouer le paletot, à signer les permissions d’une part, moulins à mitraille, à poivre d’autre part. Gaston Esnault note l’existence de mou- lins à rata, qu’il interprète comme une déformation de moulins à raté, voire « une substitution de suffixe à fin de calembour » (Esnault 1919 : 366). Les mitrailleuses allemandes sont de marque Maxim, d’où leurs surnoms Maxims 27 . Le terme bousine 28 est à rapprocher évidemment de bousin (autre graphie bouzin), grand bruit, datant du début du XIX° siècle : « Mitrailleuse en argot : bousine » (enquête Dauzat, fiche N° 180). Autre terme : marouille ; son utilisation est confirmée par l’enquête Dauzat : « Marouille = mitrailleuse / aussi l’ensemble des mitrailleurs ou marouilleurs d’une section » (fiche N° 348) (cf. aussi Dauzat 1918 : 270). On relève aussi pétard à fesses : « pétard à fesses (av.), mitrailleuse », pétard désignant le revolver, le pistolet automa- tique (Dauzat 1918 : 275). Le mitrailleur en action est assis derrière son arme, ce qui explique la construction du terme. La baïonnette, même si elle n’est responsable que d’un faible pourcentage de blessures, surtout lorsqu’on en compare le nombre à celui de celles occasionnées par les obus, est investie d’une très forte charge symbolique et d’un prestige important. Elle renvoie au combat corps à corps, celui au cours duquel on est en contact direct avec l’ennemi. De nombreuses appellations, en plus de celles déjà mentionnés, au caractère argotique évident, sont données à la baïonnette, parmi lesquelles on relève aiguille à tricoter, cure-dents, épingle à chapeau, enfile-boche, fourchette, Rosalie, tue-boche. aiguille à tricoter : « Baïonette en argot : Aiguille à tricoter, fourchette, Rosalie » (enquête Dauzat, fiche N° 180) (voir aussi Déchelette 1918 : 20 et 189). cure-dents : « Curedents Baionnette » (enquête Dauzat, fiche N° 8). François Dé- chelette relève ce mot (cf. Déchelette 1918 : 83 et 189). Pour Lazare Sainéan : « Nos Poilus désignent plaisamment la baïonnette par cure-dents et fourchette (Aller à la fourchette c’est charger à la baïonnette), à côté de tire-boches ou tue-boches » (Sai- néan 1915 : 46). enfile-Boches : Gaston Esnault retient pour ce terme l’année1916 comme datation, exemple à l’appui : « enfile-boche, m., Baïonnette ; 81° t., avr. 16 » (Esnault 1919 : 223). Albert Dauzat signale l’existence d’embocher : « embocher, tuer le Boche avec sa propre baïonnette (R 3), 93 » (Dauzat 1918 : 259) 29 ; Gaston Esnault précise qu’il s’agit d’un calembour sur embrocher (Esnault 1919 : 469). épingle à chapeau est noté par François Déchelette (Déchelette 1918 : 94). Gaston Esnault précise que « la métaphore se tire de la pointe piquante et de la longueur agres- sive des épingles des chapeaux de femmes vers 09-11 » (Esnault 1919 : 225). 27 « Maxim n. m. Fusil-mitrailleuse » (Anonyme, 1916, p. 186). « Maxim, f. Mitrailleuse Maxim » (François Déchelette 1918 : 138). 28 Ce terme polysémique désigne aussi la cuisine roulante à cause du bruit qu’elle fait en roulant. 29 « Embocher Tuer l’allemand avec sa baïonnette » (enquête Dauzat, fiche N° 505). Linguistica_2018_FINAL_2.indd 43 13.3.2019 13:40:32 44 badigeonnette : « Badigeonnette – Baïonnette » (enquête Dauzat, fiche N° 198). Aucun des dictionnaires utilisés pour cette étude ne mentionne ce terme, pas même celui d’Albert Dauzat, alors qu’il se trouve dans l’enquête menée par ce même Albert Dauzat en 1917 (cf. ci-dessus). S’agirait-il donc d’un simple hapax de son point de vue ? luisante qui se trouve dans l’enquête Dauzat (« Baïonette Luisante » (fiche N° 398)) est un terme mentionné aussi par Gaston Esnault et Albert Dauzat 30 . fourchette : le TLFi 31 indique le sens argotique (arg. mil.) de cette dénomination de la baïonnette avec une citation d’Henri Barbusse, dans laquelle on trouve l’expres- sion à la fourchette : « C’était l’endroit qu’on avait perdu (…) et que les coloniaux ont r’pris à la fourchette il y a dix jours (Barbusse, 1916, p. 216). Le terme est aussi attesté par l’enquête Dauzat : « Baïonette en argot : Aiguille à tricoter, fourchette, Rosalie » (fiche N° 180). La locution aller à la fourchette y est aussi mentionnée : « Fourchette (aller à la) (baïonnette Rosalie) » (fiche N° 180) ; « Aller à la four- chette (partir à l’assaut) » (fiche N° 219). Ceci est confirmé par François Déchelette : « Fourchette, f. Baïonnette. Aller à la fourchette, charger à la baïonnette » (Déche- lette 1918 : 104) : Mais le véritable emploi de la baïonnette est de « zigouiller » les Boches. Tel est le prestige traditionnel de l’arme blanche que les pékins demandent toujours cu- rieusement aux poilus s’ils sont allés à la fourchette et quelles sont leurs impres- sions à ce sujet. Le poilu qui « va à la baïonnette » n’a pas le temps de réfléchir, ni l’envie de s’attendrir, car il faut tuer pour ne pas être tué soi-même. (Déchelette, 1918, p. 188-189) Gaston Esnault explique la métaphore sur laquelle est bâtie l’expression aller à la fourchette : « L’idée que l’ennemi est une sorte de viande dans laquelle on pique fournit la métaphore aller à la fourchette, donner l’assaut à la baïonnette : « C’est là que les Allemands ont été cueillis « à la fourchette » suivant le mot d’un soldat, comme des escargots dans leur coque » » (extrait d’un article écrit par un anonyme paru en pre- mière page du Matin du 15 novembre 1916 repris par Gaston Esnault (Esnault 1918 : 436)). Des auteurs s’emparent de l’expression : [… ] leur acharnement à l’assaut, leur ivresse d’aller à la fourchette, leur goût de ne pas faire quartier. On répète les histoires qu'ils racontent eux-mêmes volon- tiers, et tous un peu dans les mêmes termes et avec les mêmes gestes : ils lèvent les bras : » kam’ rad, kam’ rad » ! Non, pas » kam’ rad ! » et ils exécutent la mimique de la baïonnette qu’on lance devant soi, à hauteur du ventre, puis qu’on retire, d’en bas, en s’aidant du pied. (Barbusse 1916 : 52) 32 30 Gaston Esnault, 1919, p. 329 et Albert Dauzat, 1918, p. 128 et 208. 31 TLFi (consulté 02_16). 32 Frantext (consulté 02_16). Linguistica_2018_FINAL_2.indd 44 13.3.2019 13:40:32 45 Autre exemple : Les Allemands étaient en train de faire leur tambouille. On y est allé à la four- chette. On a tout bousculé. Mais le capitaine a été tué en entrant dans le village, d’un coup de revolver à bout portant. Des renforts sont venus aux Allemands. Il a fallu s’en aller. J’envoie une section en avant-garde et en déploie immédiatement deux autres. (Delvert 1925 : 86). Il s’agit de noter une expression synonyme de celle à la fourchette, à savoir à la bar- baque : « barbaque, mauvaise viande, + ; viande, ++ ; à la barbaque ! À la baïonnette (S 6), 61 à 63, 84, 141, 224 » (Dauzat 1918 : 243). rince-Boches, tire-Boches, tourne-Boches, tourne-broche, tue-Boches, vide-Boches, etc. : certains de ces termes sont des calembours. C’est le cas de rince-Boches (< rince- bouche), tourne-Boches (< tourne-broche), vide-Boches (< vide-poches), comme le rappelle Gaston Esnault (1919 : 469). Albert Dauzat retient plusieurs de ces termes, qu’il met au compte de l’ironie : « Les mots créés par les soldats au cours de la guerre sont des documents psychologiques du plus haut intérêt ; ils dénotent l’esprit d’un peuple. Ce ne sont pas des troupes démoralisées qui auraient dénommé saucissons les torpilles aériennes, ou qui auraient appelé par ironie leurs baïonnettes tue-Boches, rince-Boches, vide-Boches… ou cure-dents » (Albert Dauzat, L’argot militaire pen- dant la guerre, Mercure de France, N° 452, 16_04_1917, 660). On trouve tire-Boches dans plusieurs dictionnaires de l’époque de la guerre : « Tire-boche n. m. Arg. milit. baïonnette » (Anonyme 1916 : 290) ; « Tire-boches, m. Baïonnette. Mot formé par analogie avec tire-bouton » (Déchelette 1918 : 213). De même pour tourne-broche : « Tourne-broche, m. Baïonnette. On dit aussi tourne-boche, par une macabre plaisan- terie » (Déchelette 1918 : 248). Tourne-boche est aussi relevé : « Tourne-Boche n. m. Arg. milit. baïonnette » (Anonyme, 1916, p. 294). On trouve ce terme dans l’enquête Dauzat : « Tourne-broche.- Bayonnette » (fiche N° 114). Tue-Boches : « Tue-Boches n. m. Arg. milit. baïonnette » (Anonyme 1916 : 300). Pour Gaston Esnault tue-Boches dé- signerait plutôt le fusil : « tue-boches, m., Fusil : « Alors le môme Laraupem décarre de la cague, il se frotte un peu le coin des carreaux, prend son tue-boches et va prendre la faction à un poste de grenades pour en mettre plein le cigare à Friedrick, s’il voulait nous souhaiter le bonjour » (Esnault 1919 : 532) 33 . Vide-boches est cité, entre autres, par François Déchelette (1918 : 226). Rosalie : cette appellation est répertoriée à plusieurs reprises dans l’enquête Dau- zat, comme le montrent les exemples qui suivent. « Rosalie .- Bayonnettes » (fiche N° 113), « Baïonette en argot : Aiguille à tricoter, fourchette, Rosalie » (fiche N°180), « Rosalie - baionnette Lebel » (fiche N° 202) ; on trouve des précisions intéressantes dans certaines fiches : « baïonnette : Rosalie (le mot est répandu, bien que d’origine » littéraire ») » (fiche N° 287), « Rosalie pour baïonnette (imagination de journaliste) » (fiche N° 464). L’extension de l’utilisation est même mise en question : « L’appellation 33 Ce texte cité par Gaston Esnault est paru dans le Figaro du 5 mai 1915. Laraupem est la forme loucherbem du patronyme Paraud. Linguistica_2018_FINAL_2.indd 45 13.3.2019 13:40:32 46 Rosalie pour la baïonnette est inconnue chez nous » (fiche N° 220) ; ce que confirme François Déchelette : « Noter que ni Rosalie, ni aucun des autres synonymes, sauf peut- être fourchette, n’est très usité par les poilus ; ils emploient généralement le mot fran- çais baïonnette. » (Déchelette 1918 : 189). Ce qui semble être le cas dès 1916 d’après Gaston Esnault (1919 : 471) qui cite un extrait de Rigolboche : « ... après avoir fêté ce mot, l’Arrière a été avisé qu’il n’était pas fort répandu : « si vous dites « Rosalie » pour désigner la baïonnette, il y a des chances pour que vous ne soyez pas compris ! », Guide des visiteurs au front, Rigolboche, in B. des A., 20-9-16 34 . Pour Albert Dauzat : Les créations littéraires ne sont pas en faveur auprès des combattants : cependant ceux-ci arrivent à les adopter, avec bien d’autres mots que l’avant emprunte à l’arrière. Le type est la célèbre rosalie (baïonnette), qui a particulièrement le don d’irriter de nombreux « poilus ». Pour l’origine du mot, aucun doute : c’est une création du chansonnier Théodore Botrel, qui a voulu donner un pendant à l’antique Durandal, et qui a lancé le mot dans une chanson publiée par le Bulletin des Armées, le 4 novembre 1914. Le succès du mot parmi les civils a nui à sa propagation dans maint secteur du front. Et pourtant, n’en déplaise à ses détract- eurs, il a fait son chemin… (Dauzat 1918 : 94-95) Aux obus, aux bombes, aux balles (non seulement celles des mitrailleuses, mais aussi celles des fusils, etc.), aux baïonnettes on doit aussi ajouter à la liste des engins de mort les gaz toxiques, asphyxiants. Les moyens de lutte, de protection contre ces der- niers sont souvent dérisoires, voire entièrement inefficaces. Les masques à gaz donnent lieu à de nombreuses appellations en langue poilue, parmi lesquelles on relève gaz (au singulier, ellipse de masque à gaz, contre les gaz) 35 , museau de cochon, groin (+ la locution coiffer le groin 36 ), cagoule, sac à figure, boîte à gaz, à rougeole, faux-nez, abrégé en nez, antipuant 37 . 5. CHAMP NOTIONNEL LES BLESSURES SUBIES PAR LES SOLDATS En Europe, au lendemain de la guerre, on compte environ 6,5 millions d’invalides, dont près de 300 000 mutilés à 100 % : aveugles, amputés d’une ou des deux jambes, 34 Gaston Esnault précise : « il est certain au contraire qu’on se fera très bien comprendre, pourvu que l’objet ainsi nommé soit proche de l’esprit ; mais on déplaira à l’auditeur s’il sait que la vogue littéraire du mot est due à M. Botrel, et s’il est d’un autre bord politique que ce poète ; M. Barbusse l’a réservé aux embusqués » (Esnault 1919 : 471-472). 35 Voir Albert Dauzat, qui cite aussi groyi (désignation dialectale de « groin » d’après lui), tambuste (étymologie obscure) et cagoule (Dauzat 1918 : 73). 36 « coiffer le groin, mettre le masque […] métaphore inévitable sur l’aspect de ce préservatif » (Esnault 1919 : 287). 37 Voir à titre d’exemples l’eau-forte du peintre belge Henri de Groux iniulée Masques à gaz (1915), ainsi que Georges Bertin Scott (peintre et illustrateur français), Assaut avec masque à gaz, s.d. (© Paris – Musée de l’Armée) et François Flameng (illustrateur français, Allemands équipés de cuirasses de tranchées et de masques à gaz (1917). Linguistica_2018_FINAL_2.indd 46 13.3.2019 13:40:32 47 des bras, et blessés de la face et/ou du crâne. L’emploi massif des tirs d’artillerie, les bombes, les grenades, le phénomène des tranchées où la tête se trouve souvent la partie du corps la plus exposée ont multiplié le nombre des blessés de la face et la gravité des blessures. (http://www.gueules-cassees.asso.fr/srub_8-Notre-histoire.html) 38 Dans la littérature, un auteur tel Maurice Genevoix rend parfaitement compte de l’horreur des blessures : Un percutant, par-dessus nous, a rasé de tout près la crête. Un seul, un de ces 77, que nous prétendions mépriser. Il est allé tomber juste au milieu des joueurs de cartes. Sa fumée noire a stagné longtemps sur les lèvres de l’entonnoir et dans la ramure du pin. Lorsqu’elle s’est enfin dissipée, nous avons vu un torse déchi- queté, une moitié d’homme accrochée aux basses branches de l’arbre, et dans l’herbe, près de l’autre moitié de ce mort – des deux jambes écartelées –, un bles- sé qui se tordait lentement. […] à vingt mètres de là, des camarades creusaient un trou, y descendaient les pauvres restes et pelletaient les déblais par-dessus. (Genevoix 1972 : 50-51) Dans le domaine de la peinture on peut citer deux œuvres : Eric Heckel, Zwei Ve- rwundete (Deux blessés) de 1915 ; Pablo Picasso, Apollinaire blessé de 1916. Les bles- sures sont aussi de nature psychologique. Nombreux ont été les soldats qui ont souffert de l’obusite : « Nom donné aux affections psychologiques consécutives à l’expérience du bombardement » (Lexique… (CRID 14-18 : 30). L’équivalent anglai est Shell- shock : « Shell-shock : Littéralement le « choc de l’obus » : nom donné par les Anglo- saxons aux affections psychologiques consécutives à l’expérience du bombardement. (Lexique… (CRID 14-18 : 39) 39 . Les blessures physiques sont très importantes (cf. chiffres mentionnés plus haut). Les soldats ayant subi des blessures graves à la face sont appelés officiellement mutilés facio- musculaires (en abrégé faciaux), qui est un terme administratif, mais aussi de manière courante gueules cassées. Baveux est un des termes argotiques employés à leur égard : Entre 15 000 et 20 000 mutilés facio-musculaires sont revenus de la première guerre mondiale. Plus connus sous le nom de »gueules cassées«, ces grands blessés étaient affublés de quantité d’autres surnoms, les »baveux«, les »fendus«, les »trous à viande«, les »pifs en biais« et autres »y a plus rien«... (Frédéric Potet 2012) D’autres appellations argotiques sont utilisées, toutes plus affreuses les unes que les autres : sillonés, gueules de fouine, gueules de sanglier, becs de canard, mâchoires de serpent. 40 38 Consulté 07_14. 39 Voir, entre autres, l’aquarelle d’Henri Camus, Le fou (1918). 40 Voir le tableau de Jean Galtier-Boissière, Fêtes de la Victoire, le défilé des mutilés (1919). La greffe générale, titre d’un journal paru à partir de février 1918 témoigne de la dérision avec laquelle ce sujet peut être traité. Linguistica_2018_FINAL_2.indd 47 13.3.2019 13:40:32 48 6. CONCLUSION L’étude qui vient d’être présentée permet d’établir l’existence d’un vocabulaire (lexèmes et expressions) désignant les armes et les engins de mort qui sévissaient lors de la première guerre mondiale et les blessures subies par les combattants, que les termes employés ainsi mis au jour soient ou non spécifiques à la ‘langue poilue’. D’autres recherches, effectuées dans la même perspective et avec la même méthodologie, sont actuellement mises en œuvre, entre autres, à propos des appellations par les Poilus des aliments et des boissons, qu’on leur apportait dans les tranchées. Les résultats obtenus feront l’objet de publications ultérieures. Bibliographie ALAIN, Émile Chartier (1937) Souvenirs de guerre. Paris : Paul Hartmann. ANONYME (1916) Dictionnaire des Termes Militaires et de l’Argot Poilu. Paris : Larousse. BAUD-BOVY, Daniel (1917) L’Évasion. Récit de deux prisonniers français évadés du camp d’Hammelbourg. Paris : Librairie militaire Berger-Levrault. BARBUSSE, Henri (1916) Le Feu. Paris : Flammarion. CENDRARS, Blaise (1918) J’ai tué. Paris : À la Belle Édition, chez François Bernouard. DAUZAT, Albert (1917) « L’argot militaire pendant la guerre. » Mercure de France 452, 655-668. DAUZAT, Albert (1918) L’argot de la guerre. D’après une enquête auprès des offi- ciers et soldat. Paris : Armand Colin. DAUZAT, Albert (2007) L’argot de la guerre. D’après une enquête auprès des offi- ciers et soldats. Paris : Armand Colin (Cursus). [Préface d’Alain Rey ; introduction d’Odile Roynette : « La guerre en mots », 11–36]. DÉCHELETTE, François (1918) L’Argot des Poilus. Dictionnaire humoristique et phi- lologique du langage des soldats de la grande guerre de 1914. Argots spéciaux des aviateurs, aérostiers, automobilistes, etc. Paris : Jouve et Cie. DELVERT, Charles (1925) Carnets d’un fantassin. Paris : Albin Michel. ESNAULT, Gaston (1918) « Le français de la tranchée - Etude grammaticale. » Mer- cure de France 475, 639-660. ESNAULT, Gaston (1919) Le Poilu tel qu’il se parle. Dictionnaire des termes popu- laires récents et neufs employés aux armées en 1914-1918 étudiés dans leur étymo- logie, leur développement et leur usage. Paris : Bossard. FRANCE, Hector (1907) Dictionnaire de la langue verte - Archaïsmes – Néologismes – Locutions étrangères – Patois. Paris : Librairie du Progrès (réédition : Étoile-sur- Rhône : Nigel Gauvin éditeur, 1990). FROMAGET, Brigitte (2014) « Printemps 1915 dans les tranchées : les lettres et le carnet de croquis de Pierre Vergez. » In Situ (Revue des Patrimoines) 25, 1-30. GALOPIN, Arnould (1915) Les poilus de la 9 e . Paris : Albin Michel. GENEVOIX, Maurice (1950) Ceux de 14. Paris : Flammarion. GENEVOIX, Maurice (1972) La mort de près. Paris : Plon. Linguistica_2018_FINAL_2.indd 48 13.3.2019 13:40:32 49 GOUDAILLIER, Jean-Pierre (2015) « Existait-il un argot des poilus ? » Acta Univer- sitatis Lodziensis, Folia Literaria Romanica 10, 7-11. LAMBERT, Claude (1915) Le langage des poilus. Petit dictionnaire des tranchées. Bordeaux : Imprimerie du Midi. Lexique des termes employés en 1914-1918 (CRID 14-18) (2006). http://crid1418.org PÉZARD, André (1918) Nous autres à Vauquois : 1915-1916. Paris : La Renaissance du Livre. POTET, Frédéric (2012) « L'amour au temps des gueules cassées. » Le Monde, 24 mai 2012. SAINÉAN, Lazare (1915) L’Argot des tranchées d’après les Lettres de Poilus et les Journaux du Front. Paris : Boccard. Résumé 14-18 : LES CORPS MEURTRIS DÉNOMINATIONS ARGOTIQUES DES ENGINS DE MORT ET DES BLES- SURES QU’ILS OCCASIONNAIENT Cette étude fait partie d’un ensemble de recherches relatives aux termes et ex- pressions que les soldats utilisaient au front pendant la période 1914-1918. Lors de la Grande-Guerre, première guerre mécanisée à grande échelle, un emploi intensif d’armes auparavant connues et de nouvelles armes a lieu. À ces armes, ainsi qu’à tous les engins de mort employés à cette époque, correspondent aussi bien des dési - gnations anciennes que des néologismes employés par les poilus, dont un relevé a été opéré et est présenté en même temps que les termes rendant compte des blessures occasionnées. Mots-clés : Première guerre mondiale, argot, poilus, néologismes Abstract 14-18: WOUNDED BODIES - ARGOTIC NAMES OF DEATH MACHINES AND THE INJURIES THEY CAUSED This study is part of a series of research studies relating to the terms and expressions that French soldiers used at the front during the period 1914-1918. In World War I, the first large-scale mechanised war, intensive use of previously known as well as new weapons took place. To these weapons, as well as to other death machines of the time, correspond both old designations and neologisms used by the soldeirs. In this article, the names of military devices are presented along with the trems referring to injuries caused by them. Keywords: World War I, slang, “poilus”, neologisms Linguistica_2018_FINAL_2.indd 49 13.3.2019 13:40:32 50 Povzetek VOJNA 1914-1918: RANJENA TELESA – ARGOJEVSKA POIMENOV ANJA ORODIJ SMRTI IN POŠKODB, KI SO JIH POVZROČALA Pričujoča študija je del širših raziskav, ki zadevajo termine in izraze, ki so jih fran- coski vojaki uporabljali na fronti med leti 1914–1918. V prvi svetovni vojni, ki je bila prva vojna, kjer je bila v veliki meri uporabljena vojna mehanizacija, se je intenzivno posegalo tako po že znanih kot novih orožjih. Tem orožjem, kot tudi ostalim orodjem smrti, ki so se uporabljala v tem času, ustrezajo tako uveljavljena poimenovanja kot neologizmi v jeziku francoskih vojakov. Članek poleg terminov, ki obravnavajo ome- njena orožja, analizira tudi termine, ki označujejo povzročene poškodbe. Ključne besede: prva svetovna vojna, argo, »poilus«, neologizmi Linguistica_2018_FINAL_2.indd 50 13.3.2019 13:40:32