N. DE GUTMANSTHAL Souvenirs de F. Liszt Lettres inedites a 3o 0 11 cien. Liszt ne tarda pas a devenir un intime dans la maison de mes parents et les lettres suivantes demontrent 1’amitie sincere qui 1’unit dans la suite a mon pere. Dans le billet suivant il s’agit evi' demment d’une invitation a diner: Monsieur Monsieur de Gutmansthal Mille remerciements; il va sans dire que j' accepte toujours avec un nouveau plaisir ce que vous voulez bien m'offrir. A 4 beures done et toujours bien a vous F. Liszt. Premiere Lettre de F. Liszt. Pour ne pas ruiner le gouvernement (Oh! le pauvre homme, n’est'ce pas?), je charge Mr. Stieffel* de vous re^ mettre ce groš paquet de lettres que vous avez bien voulu me promettre de faire tenir a Mr. Drzevicki a son prochain retour a Odessa. D'apres les dernieres nouvelles que j'en ai rece ma mauvaise habitude de toujours repondre avec precision et explicitement a toutes questions de personne et de cbose directement posee! je me serais bien garde d’en toucber un mot avec vous (de meme que je n’en ai parle ni n'en parlerai a d’autres) mais puisque vous avez 1’obligeance de me ques^ tionner, je vous informe ni plus ni moins de ce qui en est, en vous re^ nouvelant ma priere de ne pas faire d’autre usage de mon recit. Les aventures d’ Aristoteli* ont fait les delices des habitants de Woronince * Nom d’un Grec ridicule, dont on n’ a pas pu retablir 1’identite. 22 dont la chatelaine me charge de ses meilleurs souvenirs pour vous, Belloni est parti pour Pariš avec commission d’arreter mes quartiers d’hiver en passant a Weymar, pour le 15 Janvier prochain. Quant a moi, mon clier ami, je me suis remis a travailler paisible^ ment ce qui a toujours ete mon reve. La tache qui m’occupe principalement est la continuation et 1'achevement de mes Harmonies poetiques et reli- gieuses qui formeront un volume de 120 a 150 pages, que je livrerai a Timpression dans le courant de 1'liiver. Veuillez bien je vous prie me rap^ peler respectueusement au gracieux souvenir de Madame de Gutmansthal et recevez de nouveau, mon cher ami, 23 rexpression de mes sentiments les plus sincerement affectionnes et de-' voues. Woronince 25 Octobre 1847. F. Liszt. Cvjoint un mot pour Madame Testa, pour hater ses emplettes, que je vous prie de vouloir bien lui faire parvenir. Merci de la communication de 1’ar^ ticle dont je suspecte fort devoir vous remercier deux fois! Troisieme Lettre de F. Liszt. Woronince 10/22 Decembre 1847. Retournons le proverbe, mon cher ami; et disons „les bons amis font les bons comptes" puisque grace a votre obligeance je me trouve dans 1 ’obligation d'avoir des comptes avec vous. Ci^joint done vous trouverez une lettre pour la maison Halperine d’Odessa sur laquelle je vous accre^ dite de 200 Roubles argent, cette somme me paraissant devoir suffire a peu preš 25 au paiement des objets que Madame Testa a la complaisance de choisir pour moi. Les rapports avec Con' stantinople m'etant assez difficiles je vous prie de vouloir bien prevenir Madame Testa, que je vous constitue mon banquier et que c' est directement par vous qu’elle sera remboursee du prix de mes emplettes. Craignant de l’ennuyer par des corres' pondances interminables je vous prie de vouloir bien lui dire aussi, que je compte sur sa complaisance pour m'en' voyer au plus tot la paire de bracelets en argent dont la commande est restee en suspens (deux paires meme vau' draient mieux qu’une) en attendant les objets de fantaisie qu'elle aura peut^etre quelque difficulte de se pro«- curer a l'exception des chapelets. Les 26 bracelets devront etre adresses a Hal- perine Berdicaew pour etre remis a Madame la Princesse Wittgem stein; mais pour les chapelets, j e vous serais oblige de me les adresser directe^ ment par Vienne a Weymar. Quant a la table et aux tasses a cafe etc. ils devront egalement etre expedies a Halperine Berdiczew pour Madame la Princesse; de plus si le credit de 200 roubles ne suffisait pas pour l’acquitte^ ment total je vous prie de vouloir bien en informer la Princesse que j’ai ete oblige de mettre au courant de ces negociations a cause du retard qu’eprouve 1 ’envoi des objets que j’esperais encore recevoir pendant mon sejour a Woronince et par consequent acquitter directement a Madame Testa par votre intermediaire. 27 Et puisque me voila en train de vous parler d'envois et d’objets et d'affaires ennuyeuses, permettez^moi de vous demander une nouvelle complaisance: celle d’ecrire deux lignes a Monsieur le Consul d'Autriche de Galatz pour le prier de faire droit a la lettre que je viens de lui envoyer pour lui reconv mander de prendre des informations positives et des mesures decisives rela^ tivement a une caisse fort importante pour moi, a cause de son contenu que j’avais fait expedier de Galatz a Wey^ mar au mois de Juillet dernier, laquelle caisse n’etait pas encore parvenue a sa destination il y a un mois d’apres les nouvelles directes que j’ai de Wey^ mar, par mon secretaire Mr. Belloni. Le proprietaire de 1’hotel de Moldavie a Galatz s’etant charge de l’expedition 28 de cette caisse, c’est done avec lui que Mr. le consul d’Autriche (en cas que Mr, Huber auquel j’ai ecrit serait change, cela ne changerait en rien la demarche que je vous prie de faire) d evra s’entendre de fa$on a ce que la caisse me parvienne dans le plus bref delal. Maintenant accordez^moi 1’indulgence pleniere de tous ces ennuis que je vous occasionne et soyez bien persuade, mon cher Monsieur de Gutmanstbal que je tiens beaucoup a ne pas trop pecher de la sorte. Le mariage de Steiner* me parais-- sant dans les meilleures conditions pour influer activement sur son bom beur et sa carriere je m’en rejouis de * Jeune diplomate autrichien ami de Liszt et de mon pžre. 29 tout coeur. En fait de mariages mes nouvelles de Vienne m’informent de celui du vieux Prince Dietrichstein (le connaissez^vous? il a des formes par^ faitement grand seigneur) avec Mme. Leizinger je crois; acte de mariage immediatement suivi d’un acte de legitimation de ses 5 enfants anterieurs. Melle. Lowe la primadonna a aussi epouse un prince Lichtenstein a Venise. C’est un peu le rotissement de la caille apres son chant dans les bocages (pour parler comme Jean Paul), mais les cailles roties sont toujours une fort bonne chose et pour ma part ce mariage me fait grand plaisir car j’ai garde beaucoup d’attacbement pour Melle. Lowe. Le journal de Francfort annonce de son cote le mariage d’un celebre 30 pianiste avec une princesse russe, mais ce n’est qu’un on dit que j e ne suis nullement en position de vous con' firmer. Comme succes d’opera, mes tres peu nombreux correspondants me par> lent de „Martha“ de Flotow a Vienne (ou 1’ on annonce pour tres prochaine' ment une comedie de Bauernfeld „Gotzendienst“*) on pretend que depuis le Freyschiits il n’y a pas eu de succes comparable. La „Jerusalem“ de Verdi a eprouve un tres bon sort a 1’opera de Pariš ce qui me tenterait assez d’en essayer a mon tour mais je ne puis prendre aucune decision avant mon retour en Allemagne qui sera tres prochainement. Si vous avez la bonte de me repondre de suite adressez encore * „Idolatrie.“ 31 Halperine et a partir du 3 Janvier (jour fixe pour mon depart d’ici) a Weymar. Mille respects a Madame de Gut' mansthal et bien tout a vous d’amitie F. Liszt. Si vous rencontrez Melle. Kolonta' jef (Nathalie) demandez lui pourquoi elle n'a pas encore repondu a ma longue lettre adressee Constantinople il y a preš de deux mois. Le piano est enfin arrive, et j e chante vos louanges chaque matin et chaque soir. Quatrieme Lettre de F. Liszt. Cher ami! Me voici de nouveau dans les „Deut- schen Gauen “\* a la verite je m'en aper$ois peu car par les 22 et 24 de*- greš de froid qu’il fait il n’y a guere moyen de mettre son nez a la vitre des wagons. C’etait bien la peine de quitter la Russie me direz vous pour se morfondre et souffler dans ses mains de la sorte! Mais patience; il est probable que je ne patienterai pas * Pays allemands. 33 longtemps et que je repasserai bel et bien la meme frontiere peu apres 1’ achevement de mon Service a Wey> mar. En attendant veuillez avoir la complaisance d’envoyer toutes les turqueries a mon adresse (Halperine Berdiczew pour etre remis a Madame la Princesse Carolyne Wittgenstein) y compris le tombechi dont la Prim cesse trouvera moyen de me faire passer une partie a Weymar . . . . et qui d’ailleurs ne peut que s’ameliorer en m’attendant a Woronince. Dans ma derniere lettre qui contenait deux lignes pour Halperin d’Odessa repre^ sentant deux cents Roubles argent, je crois vous avoir donne avec la plus ennuyeuse precision' les instructions fort simples relativement a 1’envoi des objets de Constantinople. Aussitot s 34 done qu’ils vous seront parvenus soyez assez bon pour les diriger sur Berdiczew a 1 ’adresse Halperin qui les enverra a la Princesse et si les deux cents roubles argent ne suffisent point pour solder le montant, veuillez bien me communiquer la note exacte que je chargerai la Princesse de faire acquitter par la meme maison a Odessa. Pour en finir des commissions, per« mettez^moi, mon cber ami, de vous prier en surplus de remettre 7 o roubles assignats (dixsept roubles et demi argent) a Mme. Tomasini, pour solde d’un cbapeau de dame, qu’elle a livre sur ma demande, ecrite sur le dos d’une carte de visite. La celebre artiste (Mme. Tomasini) vous dira peut^etre que je lui suis redevable de a 10 roubles assignats, mais cette assertion est par-» 35 faitement erronee, car il n’ a ete livre qu’ un seul chapeau a la personne que je lui recommandais par cette carte de visite, datee de la premiere station d’Odessa a Nicolaiew. Du reste la jeune et charmante proprietaire de ce chapeau, Mme. F .... a ecrit de sa main a Mme. Tomasini pour lever tout equivoque et pour ma part je suis entierement resolu a ne pas en-- dorser les comptes de toilettes des tierces et quartes personnes a qui il plairait de se servir abusivement de mon nom, ainsi done je dis 70 roubles assignats et pas un kopek de plus. Mr. Huber dans une lettre tres affec-- tueuse me rassure completement sur l’expedition et le transit de ma caisse de Galatz, qui doit etre arrivee a 1 ’ heure qu’ il est a Weymar. - Si vous 3* 36 rencontrez Mr. Jean je vous serai recon^ naissant de vouloir bien le rassurer egalement sur 1’acquittement de son compte avec Mr. Walner de Kiew. Avant la fin de ce mois les 45 Roubles argent qui restaient en suspens seront payes sur ma demande par un inter^ mediaire tres sur a Kiew. Et en voila pour longtemps j’espere de toute espece de commissions car je suis vraiment confus et honteux de toutes mes indiscretions forcees envers vous! Comme nouvelle des lettres bien informees de Pariš m'apportent que Meyerbeer se decide decidement a mettre un opera en repetition a la fin de cette annee a 1 ’academie Royale. II est possible que ce ne soit pas encore le „Prophete“ tant prophetise, ni 37 l’„Africaine" enfouie dans les sables des portefeuilles de notre supreme Maestro, mais bien un troisieme ouvrage sur le titre duquel le plus grand secret a toujours ete garde. Meyerbeer a stb pule conditionnellement Tengagement de Mme. Viardot^Garcia et exige celui de Mr. Roger excellent tenor de 1’ opera comique. En falt d’evenement on m’annonce aussi que Mme. Sand travaille a 1’ache^ vement de ses volumineux memoires lesquels je me plais a 1’esperer ne seront pas du genre Outre-tombe comme ceux de Mr. de Chateau*- briand, des Princes Metternich et Tab leyrand. Par le temps qui court nous ressemblons aux morts de la Ballade de Burger: nous allons vite et nous voulons qu'on nous serve chaud! 38 Aussi nuje toujours fort doute que la vanite de ccs illustres testamenta^ res puisse gagner a tenir ainsi la curiosite du public en suspens en ajournant a 25 ou trente annees de date la publication de leurs memoires. II est tres possible d'ailleurs que nos enfants en fermant leurs livres s’ avi' sent d’etre assez irreverencieux pour dire „n’etait'ce done que cela, que les grands hommes et les grandes choses qu’on nous avait si consciem cieusement cacbes!" Jean Jacques Rous-' seau a mon sens a pris le meilleur parti, et j’espere que Mme. Sand 1’imitera en nous livrant a propos de belles pages de grand style eneadrees dans de petits scandales dont per^ sonne n’a plus le droit d’etre scam dalise. 39 Dans trois jours j’arriverai a Wey> mar ou je vous prič de m’adresser jusqu’a la fin de Mars. Je prevois des nuees de sauterelles qui vont me tom- ber sur le nez. Toutefois j’ai bon courage et profiterai au besoin du conseil de Bliicher au general York peu avant la bataille de Leipzig: „Du triffst gewifi ein?“ - „Ja, wenn es nicht Hellebarden regnet." - „Nun, in diesem Fali," antwortet der Feldmar^ schall, „so spann ein Parapluie von Blech auf!“* Adieu, mon cher ami, et mille hommages a Madame de Gutmans' thal. Rappelez moi au bon souvenir * „Tu arriveras certainement?" — „Oui, s’il ne pleut pas des hellebardes.“ — „Dans ce cas,“ repondit le feld-maržchal, „tu n'as qu’A ouvrir un parapluie en fer blanc!" 40 de nos amis communs Dolgorouky et Balsch, Mr. et Mademoiselle Deš«- čemet et disposez toujours de votre tres affectionne et devoue F. Liszt. Mademoiselle Kolontajeff (Natha^ lie) m’a ecrit une charmante et ex' cellente lettre. Pourquoi n’est^elle pas allee a Kiew pour les „Tuchats?“* Si elle se decidait donnez lui quelques lignes pour la Princesse Wittgenstein qui s’empressera certainement de lui etre agreable d’apres ce que je lui ai dit. * Reunion. annuelle de propridtaires qui avait lieu k Kiew en hiver pour la condusion d’ affaires. 41 II y a un an et demi d'intervallc entre la lettre qui precede et celle qui suit. Les lettres re$ues sans doute par raon pere durant cet espace de temps, auront ete egarees ou detruites. Pen^ dant cette periode de silence la Prin/' cesse de Wittgenstein avait suivi Liszt a Weymar ou elle s'etait etablie aupres de lui. Cinquieme Lcttrc de F. Liszt. 12. Aout 1849 Weymar. Pardonnez^moi chcr cxccllent ami, d’etre si fort en retard de remercie^ ments avec vous. Vos charmantes lignes sont venues me surprendre au beau milieu d’un travail d’arrache pied et d'arrache plume en 1 'honneur de feu Son Excellence Goethe dont nous autres Weymarois avons specialement a celebrer le 28 Aout prochain, le Centieme anni- versaire de sa naissance. Leurs Altesses 43 ayant bien voulu me demander avec četrte gracieuse insistance qui fait de 1’obeissance un devoir d’autant plus imperatif, de me charger de la direction generale et particuliere du departement musical des fetes de Goethe, force a ete pour moi de me mettre aussitot tout entier a la tache. Le temps preš' sant il m'a fallu terminer en moins d'un mois. i° Un Mannerchor Gesang* pour lequel j’ai paraphrase les dernieres pa' roles de Goethe „Licht! tnehr Licht!“** 2 ° Die Engelchore aus der vor' letzten Szene des i. Faust*** (mit Orchester). * Chant pour choeur d’hommes. ** „Plus de lumižre". *•** Les choeurs des anges de l'avant derniere scene du second Faust. 44 3° Une heroide „Weymars Todten“* ftir Bariton. 4° Une ouverture qui devra preceder la representation de Torquato Tasso,** et qui aura pour titre »Lamento e Trionfo". 5° Em Soloquartett „Uber allen Gipfeln ist Ruh“.*** 6° enfin einen Fest^Marsch zur Goethe^Feyer. + Graces a Dieu je viens de terminer ce matin tout le travail de composition et il ne me reste plus qu’a surveiller les copies et a m’occuper des nom/ breuses repetitions (car independarm * „Les morts de Weymar.“ ** Drame de Goethe. *** Un quatuor „La paix regne sur tous les som- mets“ poesie de Goethe. f Une marche solennelle pour le Festival de Goethe. 45 ment de ces divers morceaux que je vous enverrai aussitot leur publication terminee nous projetons en surplus „Faust's Verklarung," „SchluBszene“ des 2. Faust,* komponiert von Robert Schumann, et la gieme Symphonie (avec choeurs, de Beethoven). - Je profite done du premier moment de loisir, que je risque fort de ne pas re- trouver de sitot, pour vous dire combien je suis sensible a votre excellente amitie dont les dernieres lignes ainsi que les gracieux envois qui y etaient joints me sont une nouvelle preuve. Mais comment se peut-il que vous passiez ainsi sous le nez de Weymar sans venir serrer la main d'un ami * „L’apotheose de Faust, scene finale du second Faust." 46 qui vous est bien sincerement attache? Pourquoi ne n^avez^vous du moins donne rendez^vous a quelque station de chemin de fer, ou j'aurais ete si heureux d'aller vous retrouver ne futyce que peu d'heures? - En verite je serais bien tente de vous faire des reproches s’il m’etait possible de vous en faire jamais; j’aime mieux vous prier de reparer cette omission a votre retour de Vienne, si toutefois votre sejour dans cette capitale se prolonge jusqu’a la fin d’octobre, car aussitot apres les fetes de Goethe il m'est enjoint de me rendre a des eaux aussi ignorees qu'effi' caces, m'assure^on, d’ou je ne reviem drai qu’apres une cure de 7 semaines. Veuillez bien, cher excellent ami, me rappeler respectueusement au souvenir 47 de Madame de Gutmansthal, et recevez de nouveau l'expression de 1’affection la plus reconnaissante de votre devoue F. Liszt. Madame la Princesse W. aura le plaisir de vous remercier elle-rnieme de votre aimable obligeance. Sur ma priere elle joindra a sa lettre quelques mots de particuliere recommandation pour un mien cousin Dr. Edouard Liszt, qui a professe plusieurs annees le droit a 1'universite de Vienne, et vient de se faire recevoir avocat. Cest un jeune homme de beaucoup de merite, plein de serieuses bonnes qua^ lites et auquel je porte depuis long' 48 temps le plus veritable interet. Aussi me serais^je permis de le recomman- der a vos intelligents conseils, si je ne craignais de vous paraitre suspect de nepotisme! Premiere Lettre de la Princesse de Wittgenstein. Monsieur! J’ai tout a la fois des remercie/ ments et des regrets a vous exprimer. - Quelque agreables que m’ aient ete les objets reijus par votre obligeante entre«- mise, ils 1’eussent ete plus encore si j’avais eu le plaisir en meme temps de vous revoir et d’apprendre par vous des nouvelles plus directes de ma mere et quelques'uns de ces details que les lettres ne donnent pas. Je voudrais esperer que le desir de Mr. Liszt ne 50 sera pas refuse par vous et qu’a votre retour vous n’oublierez pas que Wey> mar est sur votre chemin. Je connais trop 1’amitie que vous lui portez pour n’etre pas sure que je serai bien accueillie de vous Mon/ sieur, en vous demandant votre pro' tection pour un de ses cousins, le Docteur Edouard Liszt que je charge de vous remettre cette lettre. J’ai eu occasion de le connaitre lors de mon sejour a Vienne, et c'est avec un in✓ teret tout particulier pour les qualites essentielles qui distinguent son carac^ tere, que je viens vous prier de vou-' loir bien lui accorder l'aide de votre influence dans les questions d’avance^ ment qui le preoccupent a present, et dont je desire tres vivement qu’il 51 sorte avec tous les avantages qui lui sont dus a tous egards. Cette nouvelle preuve du bon sou^ venir que vous voulez bien me gar«- der, augmentera toute la reconnaissance que je vous ai, Monsieur, pour les temoignages de Pinteret que votre amitie pour Liszt fait rejaillir sur moi. C’est avec Pespoir de vous en renouveler de vive voix mes remer^ ciements que je vous prie de recevoir ici Pexpression de mes sentiments les plus distingues et les plus affectueux. Carolyne Wittgenstein. Le 14 Aout 49 Weymar. Les objets de Constantinople dont vous nous avez annonce 1’envoi sont ** 52 exactement arrives ici il y a pcu de temps, a l’exception de la table, ainsi que vous nous en avez prevenus, vu la voie plus longue qu’elle devra suivre. Mille graces encore pour cette aimable complaisance de votre part. Sixieme Lettre de F. Liszt. Cher ami! Puisque vous voulez bien temoigner quelque sympathie pour mes produits lyriques, permettez^moi de vous offrir par l’entremise de mon cousin Edouard le volume, a peu preš complet, de mes Lieder publies. Ils ont ete ecrits d’abondance, dans les annees pre^ cedentes, par bribes et morceaux a travers mes courseS et mes concerts, a ces moments arraches a ma vie exterieure mais toujours inevitables, 54 pour moi, ou 1’emotion et la fantaisie me font un besoin cbecrire. Helas! j f aurais tant voulu ne songer a autre chose qu’a chanter et a musi- quer toute ma vie durant! et c’est bien a contre coeur, croyez le bien, que je fais efFort sur moi^meme pour faire un peu comme tout le monde, prenant tant bien que mal soin et souci de mille choses! - Meme aujour^ d'hui ou je ne comptais vous entre^ tenir que de mes Lieder et d'autres choses vagues du meme genre, il me faut pourtant vous parler de choses positives et serieuses. Mais pour cette fois je ne m’en chagrine guere, car il s’agit de vous remercier au nom de la personne qui m’est infiniment plus chere que mes songes et que la Musique meme! 55 Merci done cent fois pour la complai«- sance que vous mettez a faciliter sa cor^ respondance avec sa mere. Mon cousin Ed .... vous portera deux lettres que je recommande tres particulierement a votre sollicitude car elles contiennent des documents d’affaires tres itnpor- tants. Veuillez bien faire en sorte qu’ elles soient remises en main propre, et dans le cas peu probable ou ces lettres ne trouveraient pas Madame I . . a O . . il faudrait qu’ elles soient retournees a Weymar, car tombees en d’autres mains elles pourraient etre la cause de pertes d'argent fort con-- siderables. Veuillez en outre dire a mon cou' sin si la nouvelle adresse mise a ses lettres est conforme a vos instructions, et si dorenavant les lettres de Mme. 56 la Pcsse. doivent etre envoyees de Wey' mar a O , . . . ou s’il serait plus sur de les faire remettre chaque fois par mon cousin a Vienne, au corres' pondant (que vous lui indiquerez) du Consulat d’Autriche a O . . . Peut^etre aussi suffirait-dl de les faire jeter simplement a la poste par Ed ... a Vienne. La derniere lettre de Mme. I . . . est venue confirmer ce que je savais deja du noble et reel interet que vous me portez, et dont je vous suis si sin-' cerement reconnaissant. Dans cette circonstance qui est Pevenement ma^ jeur de ma vie, celui auquel je subor^ donnerai necessairement tout le reste, chaque mot, chaque intention, chaque fait, bienveillant ou favorable, est res^ senti et compte au centuple par mon 57 coeur. Quelle que soit done 1 'issue, je ne saurais oublier le petit nombre de ceux qui ont ete bons pour moi en meme temp s que justes envers celle qui restera toujours pour moi la visible benediction de Dieu. Bien a vous de coeur et d'amitie 2 Fevrier 1850 Weymar. F. Liszt. Deuxieme Lcttre de la Princesse de Wittgenstein. Que de remerciements ne vous dois^ je point, Monsieur, pour tant d’interet temoigne au moment de nos difficultes et de nos embarras - momentanes, je me plais a le croire - Veuillez recevoir l’expression de toute ma reconnais^ sance. - Les papiers dont vous avez bien voulu proteger l’expedition sont arrives avec une exactitude parfaite, et j’ose encore une fois profiter de votre aimable offre, en vous priant de porter a ma mere le portrait de ma 59 fille. Je l’ai fait emballer sans cadre et sans verre, pour ne point vous donner 1’ennui des precautions. - Mis entre deux cartons, que vous pouvez decoller au besom, il n’occupera que la plus modeste plače dans vos effets. - Je n’ax point besoin de vous parler de la joie que vous causerez a ma mere. - Vous savez toute la tendresse qu’ elle porte a sa petite fille. — Vous devinerez son bonbeur a la voir deja si grande personne! Merci Monsieur ici de tout mon coeur en attendant qu'un heureux sort me permette de vous le dire persom nellement, ce qui j’espere ne manquera pas d’arriver, et j’espere que je pourrai alors vous parler de Liszt (a qui je cede la plume car il veut lui meme vous envoyer ses sinceres amities) comme 60 de mon mari! et le meilleur des maris! - Veuillez croire Monsieur a toute Tobligation que nous vous avons comme a mes sentiments les plus distingues dont je vous prie de trouver mille assurances dans ces lignes, Carolyne Wittgenstein. Le 16 Mai 50 Weymar. Septieme Lettre de F. Liszt. Ne m’en voulez pas cher excellent ami, si je viens encore surcharger vos paquets par quelques menus produits de ma fa$on. Comme ce sont les derniers parus, et qu’a defaut d’autre merite ils ont au moins celui d’un certain a propos, je me plais a croire que vous trouverez encore une petite plače dans vos malles pour les Illu- strations du Prophete. J’aurais bien voulu en surplus commettre 1’indis/ cretion d’y joindre 6 tout petits mor/ 62 ceaux (intitules Consolations) qui sont d'un abord plus facile, mais leur publi' cation se trouve retardee d'un mois, et je serai oblige de recourir a une autre voie pour vous les faire parvenir. Cette annee amenera vraisemblable^ ment „eine Wendung der Sache"* sur laquelle se concentrent toutes mes esperances; une solution plutot favo«- rable ne paraitrait pas impossible, d'apres les dernieres nouvelles que nous recevons; mais je n'ose m'en rejouir encore. Continuez nous vos bontes, vos conseils et votre amitie, et soyez bien assure que quoiqu’il advienne, nous saurons du moins etre dignes de 1'interet des gens de coeur et d'honneur. * „Un changement dans 1’ affaire." 63 Pour le mois d r Aout prochain on se met en mesure icx ddnaugurer le monument de Herder. Je ne manquerai pas de besogne a cette occasion et me risquerai peut etre a entreprendre la composition du Promethee delivre (scenes dramatiques qui font partie des oeuvres de Herder). La tache est belle; pourvu que je ne reste pas trop au dessous! Bon voyage et bon retour cher excellent ami; a votre prochaine venue en Allemagne tachez que nous puis' sions nous retrouver ce qui sera une vraie joie pour votre bien sincerement devoue et reconnaissant F. Liszt. Lettre de Mme. Pauline Ivanovska a Mr. de Gutmansthal. Ie 24 . Mai 1850 Odessa. Quand on fait plus on fait aussi le moins. Quand on a re$u des preuves d’amitie comme celles que vous nous avez donnees, comment douter que vous aurez aussi la bonte de faire par«' venir a mon enfant tous les objets que la Comtesse Potočka a la bonte de prendre avec elle pour vous les remettre. Vous savez quelles joies ce sont quand on re$oit des souvenirs 65 de la part d’une mere et quel prix acquierent toutes les choses envoyees de loin par ceux qui nous sont chers. - Vous qui etes si initie a ce rare bom heur des affections de famille, vous comprendrez mieux qu'un autre tout ce que ces petits echanges de cadeaux ravivent de souvenirs, de sentiments et toutes les douces emotions qui accompagnent Parrivee de ces petites caravanes sentimentales. Aussi sans plus de fa£ons, sans vous en prevenir meme, j’ai adresse a vos soins obligeants toute cette cargaison, en vous priant de ne pas plus faire de fa$ons que je n’en fais et de remettre le tout a Monsieur Edouard Liszt docteur en droit demeu/ rant a Vienne Stadt No. 21, si cela vous donne le moindre embarras, le moindre ennui de vous occuper de & 66 1’ envoi de ces objets a Weymar. La Comtesse Potočka a une lettre pour lui qu’elle vous remettra enfin de vous faciliter cette relation avec un horame qui peut^etre vous est inconnu, ainsi je crois sans vous causer nul embarras pouvoir causer une bien grande joie a mes enfants qui peut-etre bientot vous en remercieront eux/memes, car les evenements marchent, Dieu merci dans un sens qui leur est plus favorable, et bientot peut^etre arrivera la solution du sort de ma fille que depuis deux ans nous attendons avec des angoisses indicibles. - Quand deux destinees de femmes dependent d’un meme evene«- ment, la douleur en se divisant se multiplie l'un par 1 'autre, mais ce procede mathematique en fait de sen-* timents est le plus odieux des pro< 67 blemes a resoudre pour le coeur d’une mere. - Permettez que je confie aussi a votre amitie une lettre deposee au consulat et que je vous prie en cas de ma mort , de faire au plutot par-* venir a ma fille. En vous faisant le depositaire d’un papier important dans nos affaires de famille je vous donne la mesure de ma confiance, de mon estime, auxquels se joint la plus vive amitie dont vous me permettez de transmettre aussi l’expression a Ma/ dame de Gutmansthal car je ne sais vous separer dans mon affection. Pauline Ivanovska. Les rapports de si bonne et francbe amitie qui s’etaient etablis entre Liszt et mon pere ne devaient pourtant pas 68 avoir de suite. La vie et le hasard qui les avaient mis en contact, les empecherent pendant longtemps de se revoir. Liszt passa les annees suivantes entre Weymar, Pariš et Rome. Mon pere ayant ete transfere d’Odessa a Trieste comme vice^president du gou-- vernement central maritime, quitta en 1860 le Service de 1'etat pour s’occuper uniquement de 1’education de ses enfants et de 1’ administration de ses proprietes en Carniole. II faisait souvent de longs voyages, mais c'etait ordi' nairement pour se rendre sur les terres de ma mere en Russie. En 1879 mon beau^frere, le Prince Eugene de Wrede, fut nomme com/ mandant de la flottille de petits navires de guerre stationnant a Budapest. La Princesse de Wrede, ma soeur, s’etant 69 par consequent etablie dans cette ville, mes parents vinrent en 1880 y passer quelques temps avec elle. Ce n’est qu , alors, apres 33 ans, qu’ils revirent Liszt! Mais le „Maitre“ devenu Abbe et directeur del^Academie de musique de Budapest, n’avait guere le culte du passe. II fut charmant, affectueux meme avec mes parents , toutefois on ne pouvait s’empecher de s’apercevoir que les reminiscences du temps jadis ne lui disaient plus rien. Le passe etait mort, et il l’avait dit a une personne qui voulait lui faire des compliments de condoleances a l’occasion de la mort d’un ami: „hes morts? Cela ne me regarde plus!" Chateau de Weixelstein en Octobre 1912.