Vladimir Pogačnik Ljubljana CDU 804-06 ELEMENTS POUR UNE ANALYSE DE QUI EN FRANÇAIS NON NORMATIF Cette réflexion se donne pour but de considérer de près une confusion pouvant apparaître dans l'analyse d'un mot français qui a une double fonction dans les usages non normatifs: 1° qui - l'une des variantes de la particule relative en fonction de sujet: Ex.: - çui (=celui) qui viendra / çui qu' est venu 2° qui - forme contractée de la conjonction que et des indices pronominaux il ou ils, prononcés /i/ devant consonne, et qui commute avec qu'il ou qu'iz Ex.: - çui que tu as dit qui viendra / çui que tu as dit qu'il arrivera - ceux que tu as dit qui viendront / ceux que tu as dit qu 'iz arriverront Dans deux contributions relativement récentes, Claire Blanche-Benveniste (1990a, 1990b) a procédé à une analyse syntaxique approfondie des relatifs en français actuel impliquant à la fois les usages normatifs (FN) et non normatifs (FNN). On ne peut qu'approuver une distinction radicale entre un qui pronom à "i" stable et précédé des prépositions(a), et un qui particule à "i" instable, caduc, employé comme sujet dans les propositions relatives. Cette distinction nous semble être parallèle à celle que fait Denis Creissels (1994), développant un modèle tesniérien, entre les pronoms personnels d'une part et les indices pronominaux de l'autre. a) - celui pour qui je travaille (FN) / - çui pour qui je bosse (FNN) b) - celui qui parle français (FN) / çui qui cause français (FNN) - celui qui aime manger à la française (FN) / çui qu ' aime bouffer français (FNN) La double distribution de la particule qui/qu'en français non normatif finit par être ressentie, à l'état actuel de la langue, comme une élision devenue automatique et que l'on peut rapprocher du type: tu as / t'as (Pogacnik 1997). Dans Le Français parlé on trouve l'hypothèse suivante: "Le français de conversation connaît les emplois de qui pronom, mais les utilise à une faible fréquence." (Blanche-Benveniste 1990a, 71). L'exemple donné est: "- c'est des gens avec qui on peut parler" (ibid.) Il nous semble utile de préciser tout d'abord que cette faible fréquence correspond surtout au fait que le régistre non normatif a avant tout tendance à contourner cette structure dès que cela est possible, à l'aide d'un que relatif dit "passe-partout" combiné 197 avec le déplacement de la préposition en fin de phrase. Notre exemple devient ainsi très spontanément: - c'est des gens qu'on peut parler avec Cette tournure familière est d'ailleurs proposée par les auteurs du Français parlé à la fin d'un panorama grammatical (op.cit., p.75) du que passe-partout, mais dans un exemple qui nous semble moins courant: "- un grand que j ' avais mis un élastique autour" Lorsqu'il est question du que passe-partout " étendu à la valence prépositionnelle" il n'est peut-être pas superflu de revenir au tableau grammatical pour le modifier grâce aux exemples douteux et inacceptables. S'il est correct de dire: - ce sont / c'est des gens à qui / auxquels / on parle (souvent) - ce sont / c'est des gens à qui / auxquels / on tient (beaucoup) nous ne rencontrons jamais de réalisation comme: - * c'est des gens qu'on parle (souvent) à - * c'est des gens qu'on tient (beaucoup) à Et encore moins: - * c'est des gens qu'on parle (souvent) /avec l'idée de "s'adresser à"/ - * c'est des gens qu'on tient (beaucoup) /avec l'idée d' "apprécier"/ Dans un usage du type populaire-agrammatical on pourrait sans doute trouver: - c'est des gens qu'on parle (souvent) à eux (?) - c'est des gens qu'on tient (beaucoup) à eux (?) De même on peut imaginer, en français non normatif, des exemples avec un "décumul" comme: - c'est des gens qu'on leur parle (souvent) - c' est des gens qu' on y tient (beaucoup) Tandis que sonnent faux: - * c'est des gens qu'on y parle (souvent) - * c'est des gens qu'on leur tient (beaucoup) La gamme des réalisations plus ou moins fréquentes et correctes diffère d'une préposition à l'autre. Sont acceptables avec de: - ce sont / c'est des gens de qui /dont / (desquels) on se souvient - ce sont / c'est des gens de qui / dont / (desquels) on a besoin Mais également incorrectes, comme dans le cas de la préposition à: - * c'est des gens qu'on se souvient de - * c'est des gens qu'on a besoin de 198 Alors que la langue non conventionnelle refuse la transformation de la structure indirecte en une structure directe dans le cas de à, elle l'accepte au contraire avec de, surtout dans les énoncés élargis par un complément circonstanciel: - c'est des gens qu'on se souvient (très bien) - c'est des gens qu'on a besoin (tout le temps) Et parallèlement aux exemples avec à on trouvera aussi le décumul avec les pronoms (formes toniques), dans des énoncés plus "familiers": - c'est des gens qu'on se souvient (très bien) d'eux - c'est des gens qu'on a (tout le temps) besoin d'eux Le modèle de décumul avec la forme atone peut se faire avec le seul en: - c'est des gens qu'on s'en souvient (très bien) - c'est des gens qu'on en a besoin (tout le temps) Voici donc une petite idée de la diversité des structures servant à éviter la suite -préposition + qui. Cependant les structures dites "décumulées" étant donné qu'elles séparent deux indications grammaticales, celle de "subordonnée" et celle de "pronom", sont loin d'être limitées aux compléments indirects. Elles paraissent acceptables pour les compléments de temps, même ceux qui comportent un défini: - le jour que je suis venu Les expressions spatiales exigent selon notre conviction l'adjonction d'un adverbe en fin de phrase, si bien que les exemples cités par Blanche-Benveniste et son équipe (1990a,74) sont sans doute à compléter: "- des couloirs qu'on peut se perdre" ¡dedans/e.te. Plus délicates sont les constructions directes qui "comportent généralement une insertion après le que" (id.,76), p.ex.: - c'est un film que, si vous avez le temps, je vous le conseille Nous pensons en outre qu'il est possible de les prévoir, surtout à la forme négative ou avec un élargissement quelconque: - les gens que je les comprends / pas/ vraiment/ pas vraiment/ vraiment pas... Mais les cas du décumul qui ont avant tout retenu notre attention dans le Français parlé sont liés au sujet. En effet, certaines attestations nous paraissent plutôt comme des exceptions ou même des "irrégularités" dans le système grammatical d'un français avancé généralisé: "- ceux qu-i z ont fait ça - celle-là, qu'elle venait me voir - elle qu'elle avait de tout elle mangeait... -je vais voir les enfants qu'ils font beaucoup de bruit" (Blanche-Benv., 1990a, 76-77) 199 Le système non normatif prévoit des réalisations généralisées beaucoup plus fréquentes et qui ne relèvent pas du type populaire-agrammatical comme les attestations citées: - ceux qu'ont foutu ça - celle-là qui venait me voir - elle qu'avait de tout, elle bouffait... - je vais voir les gosses qu' ont fichu lin grand bordel... Les attestations dépourvues d'un contexte suffisant pourraient bien être des cas où une "que-phrase" précédée d'une relative axée sur un verbe de parole ou d'évaluation, mise en ellipse, ou encore une subordonée de cause introduite par la simple conjonction que traditionnelle, représenteraient une interprétation analytique plus appropriée: - ceux dont je suis certain / que je vous assure qu'iz ont fait ça - celle-là dont je vous dis / que je vous garantis qu'e(lle) venait me voir - elle, puisqu'elle avait de tout... - je vais voir les enfants parce qu'ils font beaucoup de bruit Mais un exemple nous est apparu encore plus discutable que les précédents bien qu'il s'agisse apparemment d'une attestation vérifiée: " - ce sont des gars qu'on croit qui avaient fait la guerre"(id., 73) Ne faut-il pas l'articuler comme suit: - ce sont des gars qu'on croit qu'iz avaient fait la guerre (conjonction que + indice pronominal ils= iz devant voyelle) La distinction scrupuleuse entre la particule relative et la conjonction rapproche, entre autres, le français non normatif du Slovène courant tout en facilitant l'analyse. Il est nécessaire de prendre comme base pour un énoncé équivalent correct la solution que nous proposons: - to so fantje k' misl'm de so b'ii vojaki (conjoction de = da) et non pas: - * to so fantje k' misl'm k' so b'ii vojaki (relatif k' = ki) Nous dirions, en conclusion, que le fait de confondre sciemment "conjonction" et "particule" (cf. op.cit., 73) et de donner des attestations atypiques rend l'analyse de qui et de ses variantes assez confuse; on ne tient plus compte des oppositions phonétiques qui font qu'il n'est pas possible de souscrire à l'hypothèse: " Le i vient automatiquement devant un verbe non précédé de son sujet, même dans une position d' "enchâssement" où l'on est certain d'avoir affaire à une particule de type "conjonction", comme après les verbes "dire que": -... l'enfant que tu as dit qu-i viendra - qui tu as dit qu-i viendra? " (Blanche-Benveniste, 1990b, 322) Que dire à ce moment-là des exemples parallèles: 200 - l'enfant que tu as dit qu'il arrive ce matin - qui tu as dit qu'il arrive ce matin? Car pour un exemple comme Dis-lui qui faut qui sache par coeur le poème qui plaît à sa mère on peut penser un pendant oppositionnel sur le plan phonétique: ce pendant nous aidera à distinguer nettement la conjonction combinée avec l'indice personnel et la particule relative dans les deux énoncés structurellement identiques: Dis-lui qu 'il est urgent qu 'il apprenne par coeur le poème qu ' a plu à sa mère. Bibliographie BLANCHE-BENVENISTE, C. et al. (1990 a).- Le Français parlé. Etudes grammaticales; Paris, Ed. du C.N.R.S. BLANCHE-BENVENISTE, C. (1990 b).-" Usages normatifs et non normatifs dans les relatives en français, en espagnol et en portugais". In: J.Bechert - J.Bernini-C.Buridant (éds), Toward a Typology of European Languages (=Empirical Approaches to Language Typology 8), 317-335. Berlin/New York: W.de Gruyter. CREISSELS, D. (1994).- "L'intégration d'indices pronominaux au mot verbal: un essai de typologie". Lingüistica XXXIV, 1 (Mélanges Lucien Tesnière), Ljubljana, 65- 7(\ POGAČNIK, V,- "Le relatif qu't/qu' sujet en français contemporain". Lingüistica XXXVII, Ljubljana, 67-70. Povzetek PRVINE ZA ANALIZO BESEDE QUI V NENORMIRANI FRANCOŠČINI Razmislek osvetljuje, deloma kot polemika z dvema člankoma francoske jezikoslovke Claire Blanche-Benveniste, logični ustroj in pomensko vrednost besede qui v sodobni pogovorni francoščini. V besedi se skriva dvojna možnost. Predstavlja namreč lahko goli oziralni osebkovni členek pred glagoli, ki se začenjajo s soglasnikom, lahko pa tudi zlitje podrednega veznika que (slov. da) z eno od inačic nepoudarjenega osebnega zaimkovnega "pokazatelja" il/ils, ki se pred soglasniki izgovarjata /i/. V pomoč pri analizi so nam tako prevodi v druge jezike, tudi v slovenščino, kakor tudi protistavne fonetične primerjave znotraj francoščine. 201