F. Madray-Lesigne Ura CNRS 1164 Rouen CDU 929 Tésnière L. (044.2):: 949.712"1921/1951" LUCIEN TESNIÈRE ET LA SLOVÉNIE À TRAVERS SA CORRESPONDANCE. Je voudrais d'abord dire à quel point je suis émue de prendre la parole aujourd'hui dans votre université, pour vous entretenir des rapports de Lucien Tesnière avec la Slovénie, tels qu'on peut les appréhender à travers sa correspondance. Ces rapports, en effet, sont très étroits et complexes. Il ne s'agit pas seulement d'apprécier la portée heuristique, considérable pour le jeune chercheur qu'il était, de ses premiers travaux de linguiste sur le duel en slovène. Lors de son séjour de près de trois ans à Ljubljana, Tesnière découvre à travers l'expérience slovène, - et c'est un fait moins connu - la tragédie des minorités linguistiques et culturelles. Face à ce drame, il prend parti pour le droit des minorités à sauver leur patrimoine, pour leur droit à la vie. À soixante ans de distance, certaines de ses lettres font écho, de façon directe et poignante, à l'actualité brutale de l'horreur qui nous environne, nous qui sommes si près de Gorazde et de Sarajevo... Dans le vaste ensemble constitué par les quelques deux mille lettres du Fonds Tesnière, déposé en France à la Bibliothèque nationale, une centaine environ concernent la Slovénie. Ces lettres sont fort souvent écrites en français, mais quelquefois aussi en slovène et l'on rencontre là une des limites de ma communication dans la mesure où, faute de compétence suffisante en langues slaves, ces lettres sont restées pour moi mystérieuses. En tant que directeur de thèse, Antoine Meillet sera jusqu'en 1930 l'interlocuteur privilégié. Leur correspondance sur ce sujet durera jusqu'en 1931. Mais il est loin d'être le seul. Tesnière noue à Ljubljana des amitiés et des relations de travail qui alimenteront des échanges épistolaires jusqu'en 1951. Je ne me propose pas de présenter ici une description exhaustive du riche témoignage qui en résulte, mais plutôt de dégager les lignes de force d'une pensée linguistique en train de s'élaborer. De la lecture de cette correspondance se dégage une double orientation: la portée fondatrice de l'expérience slovène pour l'élaboration future de la théorie tesnièrienne; le rapport affectif étroit qui se construit avec une langue et une culture minoritaire. 243 I. Premiers fondements d'une méthode. Les nombreuses lettres échangées avec Antoine Meillet entre 1921 et 1925 montrent à l'évidence que la Slovénie a été le creuset où se sont forgés quelques-uns des principes théoriques qui structureront toute la recherche ultérieure de Tesnière. Je me bornerai à dégager les plus saillants: 1. Sa première découverte capitale porte sur le mode de construction d'un corpus. Il constate très vite la faiblesse que représenterait, pour un linguiste, le fait de limiter ses investigations au dépouillement des textes littéraires. Plus largement même, il insiste, dès 1921, sur la nécessité, pour la linguistique, d'être une linguistique de terrain et il ne se départira jamais de cette passion pour la collecte des faits. Son corpus de thèse inclura, outre la littérature, les diverses formes de l'écrit (articles de presse, lettres...) et la parole quotidienne. Il se fixe pour objectif d'accorder une large place à l'oral, et de faire les relevés les plus minutieux et les plus précis possibles de l'évolution des structures orales du duel. Il reconduira cette méthode dans ses études ultérieures d'autres langues slaves. 2. Autre certitude acquise à Ljubljana, la nécessité de refuser les idées a priori sur le fonctionnement et la structure des langues. D'où, ce que j'appellerai une deuxième règle de sa méthode: partir toujours de l'observation des faits pour induire leur explication et la logique qui permet d'en rendre compte. Il est rapidement conduit à s'apercevoir que les idées reçues sur le duel ne coïncident pas avec ses observations de terrain. Et au lieu d'essayer de plier les observations aux thèses dominantes, il abandonnera ces thèses pour construire, à partir de ses observations, une théorie originale sur l'évolution du duel qui renouvelle la problématique. 3. L'exigence d'une clarté pédagogique dans l'exposition d'une théorie sera le troisième acquis de ses années slovènes. Son expérience de lecteur et de professeur le conduit à penser que tout écrit, même s'il s'adresse à des spécialistes, doit être lisible par un large public. Il discute, par exemple, longuement dans sa correspondance avec Meillet, de la façon de concevoir les cartes de l'atlas linguistique du duel qui illustreront sa thèse, de façon à ce qu'elles soient claires et aisément compréhensibles. Il n'hésite pas, pour y parvenir, à modifier les usages, à supprimer certaines notations, à en inventer d'autres... La progression de son travail atteste un esprit d'initiative qui fait que, très jeune, il s'écarte des habitudes pour innover, à partir des impératifs de l'observation et de la pédagogie. 4. C'est encore son travail sur le duel en slovène qui le conduit à un choix théorique dont il ne cessera d'exploiter les conséquences dans ses travaux ultérieurs: je veux parler du primat de la syntaxe sur la morphologie et sur la phonétique pour rendre compte de l'évolution et de la structure d'un système linguistique. Cette prise de position peut paraître banale aujourd'hui, mais c'était un bouleversement radical des perspectives, dans les années vingt. 244 5. Enfin, comme cela est bien connu, les travaux de Tesnière sur le duel détermineront sa carrière de slavisant et ses futures et nombreuses recherches dans ce domaine: atlas linguistique, petite grammaire russe, réflexion sur les structures casuelles et aspectuelles, typologie des racines russes... C'est sans doute en raison du caractère épistémologiquement fondateur de son expérience slovène et de son séjour à Ljubljana qu'il gardera des rapports étroits avec la Slovénie toute sa vie durant. On trouve dans sa correspondance des échanges avec des anciens collègues, d'anciens étudiants, et plus tard, des jeunes chercheurs qui connaissent ses travaux grâce à la place qui leur sera faite dans votre université. Les contacts les plus nombreux se situent entre 1928 et 1935, autour de la publication de l'oeuvre de Joupantchitch sur laquelle je reviendrai. Mais les lettres visent d'autres sujets: outre la problématique du duel dont il se préoccupera toute sa vie, elles portent notamment sur le projet d'écrire une grammaire slovène, projet qui, on le sait, restera finalement à l'état d'esquisse. La publication en est cependant envisagée jusqu'en 1938. Par ailleurs, en 1934, l'un de ses amis, Baldensperber, qui dirige la Revue française de Littérature comparée, le sollicite pour participer à un ouvrage collectif sur les littératures d'Europe centrale qui prévoit une place pour la littérature slovène. Tesnière accepte dans un premier temps cette proposition avec enthousiasme: "J'ai beaucoup pratiqué, écrit-il, non seulement Joupantchitch mais encore toute la littérature slovène [...] Il ne me sera pas difficile de délimiter les limites de mon exposé par rapport à celui de mon voisin serbo-croatisant. Les contacts entre les deux littératures n'ont pas été très nombreux et les deux zones sont bien tranchées." Suivent quelques considérations sur la nécéssité de délimiter l'ampleur à donner aux exposés respectifs, et aussi sur l'intérêt qu'il y aurait à associer à ce projet un jeune critique slovène à l'avenir très prometteur. Ocvirk. "C'est à ma connaissance, écrit-il, le seul Slovène qui voit dans la littérature un intérêt humain et pour qui la littérature soit autre chose qu'un jeu d'étiquettes". On reconnaît ici une critique des formalistes russes et de leurs émules. Mais le terme révélateur est sans conteste le qualificatif: "humain". L'attachement à l'humanisme revient fréquemment sous la plume de Tesnière, particulièrement lorsqu'il aborde les problèmes liés aux Balkans, à la Slovénie et à toutes les difficultés qui ont traversé cette région. C'est face aux conflits qui agitent l'Europe centrale que cet impératif humaniste s'est imposé à lui. Il entretient aussi une correspondance suivie avec le Professeur Isachenko qui a été docente à Ljubljana de 1938 à 1941, avant d'être arrêté et fait prisonnier par les troupes hitlériennes, et qui, devenu professeur à Bratislava en Slovaquie après la deuxième guerre mondiale, renouera le dialogue en 1946 pour donner à Tesnière des nouvelles de tous ses collègues et amis Slovènes. On trouve enfin une correspondance assez soutenue avec l'Institut Français de Ljubljana et avec l'Accadémie Slovène jusqu'en 1951, fait très rare: il y a peu de correspondance dans les dernières années de la vie de Tesnière, en raison de la maladie qui l'a frappé et dont les premières atteintes se sont manifestées en 1946. 245 II. L'engagement d'un chercheur: Statut du Slovène, langue minoritaire. Si l'expérience Slovène s'avère extrêmement féconde, elle est aussi la première source, chronologiquement, des difficultés que Tesnière rencontre dans sa carrière et des incompréhensions que suscitent ses recherches. Le choix même du Slovène comme objet d'étude va nuire, paradoxalement, à sa carrière de slavisant. Il s'en ouvre à l'un de ses correspondants, en mai 1937: "Je connais quelqu'un de haut placé qui depuis un certain nombre d'années répand le bruit que quand on a fait du Slovène il est impossible que l'on soit russisant." (à Guitton, 12-05-1937). Cette remarque amère est à mettre en rapport avec une déception récente: Tesnière qui a quelques temps pensé obtenir une chaire de langue slave à Paris doit y renoncer. Il opte alors pour la Faculté de Montpellier où une chaire de linguistique générale vient de se libérer. Ainsi, la France ne s'est pas montrée très accueillante envers le linguiste qui se proposait de promouvoir la langue et la culture Slovène. Elle avait certes envoyé un lecteur à Ljubljana, mais lorsqu'il s'agisait d'obtenir un poste de professeur, ce n'était pas, d'évidence, le meilleur passe-port. Le barrage s'est exprimé pour la première fois près de dix ans plus tôt, lorsque Tesnière se propose d'aborder, en linguiste, la question du statut politique des langues minoritaires. Il manifeste dès 1925 à Meillet sa passion pour ces langues, passion qui prend sa source dans l'expérience qu'il vient de vivre. Il affirme, par exemple, l'importance de prendre en compte et de valoriser la langue maternelle d'un locuteur, par rapport aux autres langues qu'il est susceptible d'apprendre et d'avoir à parler. Cette prise de position lui attire un rappel à l'ordre peu nuancé de son directeur de thèse: "La question de la langue maternelle me laisse froid", conclut-il, en lui conseillant de ne pas céder aux engouements des jeunes générations. On ne peut que regretter que Tesnière ait suivi ce conseil en renonçant à creusser cette intuition linguistique. Mais en raison, sans doute, de son attachement à la défense de la langue et de la culture Slovène, il tâche de détourner l'obstacle de l'incompréhension en passant de la linguistique à la littérature. Sa correspondance avec Joupantchitch montre qu'il forme le projet, vers 1927, de publier en français une traduction et un commentaire de l'oeuvre de celui qui est, à ses yeux, le plus grand poète Slovène. Il s'agit là, en dehors de sa thèse, du premier et seul livre qu'il publiera de son vivant, puisque le reste de son oeuvre, hormis des articles, fait l'objet d'éditions posthumes. Ce travail sur Joupantchitch lui donne, comme l'atteste la correspondance, énormément de bonheur, mais il est aussi la source de nouvelles déceptions et d'une grande amertume, devant la réception plutôt froide du livre. Je citerai très longuement, en remerciant vivement Marie-Hélène Tesnière de m'avoir autorisée à le faire, une lettre dans laquelle il exprime admirablement ses joies, ses difficultés et la part qu'il prend au drame Slovène. C'est, à mon sens, la plus belle 246 lettre de la correspondance, parce qu'au-delà du linguiste de génie, on y rencontre l'homme qu'il était. Elle s'adresse à René DePrey, un ami de régiment avec lequel il s'est lié dans les tranchées de la première guerre mondiale et qu'il retrouve, à l'occasion de la parution de son livre sur Joupantchitch, en recevant de lui une longue lettre enthousiaste: les lignes qui suivent sont extraites de sa réponse, datée du 27 novembre 1931: - Je vous ai gardé pour la bonne bouche. J'entends que, travaillant depuis deux mois à liquider toute ma correspondance mise en retard par les vacances, j'ai toujours reculé votre lettre derrière les autres pour pouvoir y répondre plus à loisir, puisque c'est la plus détaillée et la plus sympathique et en même temps la plus personnelle qui m'ait été adressée sur mon livre. Quand on a passé plus d'une année à travailler sur un sujet, on n'est pas enchanté des gens qui vous critiquent trop fort, surtout quand on croit que c'est à tort. On aime naturellement mieux les gens qui disent du bien de votre livre. Mais la plupart ne l'ont pas lu ou l'ont lu superficiellement, et n'ont rien compris de ce qu'il y a dedans de ce que j'ai cherché à y mettre. Malgré tout mon effort, je n'ai guère rencontré que 2 ou 3 Français qui aient été sensibles au charme de Joupantchitch et ont cherché avec moi à le pénétrer. Ce sont ceux-là qui m'ont fait le plus plaisir et vous en êtes. Vous êtes même celui qui a le mieux goûté Joupantchitch. Vous dirai-je d'ailleurs que ce ne sont pas les professionnels qui ont le mieux réagi à mon travail. Je ne parle pas des critiques littéraires, dont aucun, même ceux qui me couvrent de fleurs, n'a réellement compris Joupantchitch, de telle sorte que leurs louanges n'ont atteint que l'épiderme de mon amour-propre. Les hommes de lettres ont réagi de diverses façons. L'un, aimable causeur et conférencier, a su faire un article d'une colonne sur mon livre pour exactement ne rien dire, car, de toute évidence, il avait à peine coupé les pages. Un autre, plus jeune et plus âpre dans le "struggle for glory" bien qu'il se soit récemment converti à l'humain a réagi à une demande de compte-rendu faite par l'intermédiaire d'un ami commun sur le mode cynique: "un poète, et Slovène encore, qu'est-ce que vous voulez bien que cela nous foute!" Evidemment ça ne peut que lui enlever des lecteurs, et un auteur est évidemment intéressant non pas par sa valeur intrinsèque, mais par la mesure dans laquelle il peut nous permettre de faire carrière littéraire. [...] Mais de quoi est-ce que je me plains. J'avais d'abord présenté mon manuscrit à la plupart des éditeurs parisiens et l'un d'entre eux n'avait-il pas été jusqu'à me suggérer de changer le nom de Joupantchitch pour que le livre se vende mieux. Quant à l'ambassade de Yougoslavie, auprès de laquelle j'avais sollicité une subvention, elle me fit savoir sous le manteau que cette subvention ne me serait accordée que si je consentais à appeler Joupantchitch un poète yougoslave et non poète Slovène. J'ai répondu que je sollicitais un prix de version Slovène et non un prix de contre-sens. 247 Tout cela pour vous mettre dans l'état d'esprit assez désabusé dans lequel je me trouvais quand j'ai reçu votre lettre si compréhensive. Elle m'a fait, croyez-le, un immense plaisir. Pour en revenir à votre jugement sur Joupantchitch, vous avez sûrement raison. Il triomphe dans le menu, le court et le délicat. Les grandes envolées ne sont pas son fait. Je vous comprends moins lorsque vous reprochez à Joupantchitch d'être militant. Ou peut-être est-ce moi qu'un séjour de 3 ans aux confins des Balkans ait un peu balkanisé sous ce rapport. Vous voulez sans doute parler des questions nationales. Quand il s'agit de la sempiternelle lutte entre deux grandes nations comme la France et l'Allemagne, le conflit n'a pas beaucoup de caractère humain. Car il s'agit surtout d'intérêts économiques. Les vaincus, de chaque côté, ce sont les tués, et les vainqueurs, les épiciers. Tout cela a peu de portée philosophique. Mais quand il s'agit de la lutte entre les Slovènes et les Allemands, il s'agit, tout au moins du côté Slovène, d'une question de vie ou de mort. Ces gens-là réussiront-ils à sauver leur patrimoine linguistique et culturel devant l'emprise du germanisme qui veut les étouffer. Il y a là-dedans la tragédie de la bête traquée, du cerf aux abois: le vieux mythe du chant de cygne, et je vous avoue que là, malgré moi, mes sympathies vont à ceux qui ne veulent pas mourir et qui ont raison, parce que la mort est un mal et que le seul bien réel autour duquel nous devons organiser notre existence est la vie. Joupantchitch est d'ailleurs loin d'être militariste: Quand les Allemands frappaient le sol de Ljubljana, "je frappais le sol du pied de rage", m'a-t-il avoué, "mais, pour rien au monde je n'aurais même touché un cheveu sur leur tête." Qu'un homme comme cela ait chanté la poésie de sa petite patrie et fait résonner les fibres les plus profondes de l'âme Slovène, cela ne me choque pas du point de vue esthétique. Cette lettre en dit plus que bien des analyses sur l'implication du chercheur dans son travail de recherche. Je voudrais, dans son prolongement, mettre en écho avec Joupantchitch, en intertextualité, deux vers du poète français Paul Eluard qui, en 1942, dans Paris occupé, écrivait: "Il y a des mots qui font vivre Et ce sont des mots innocents" Souhaitons que dans ce colloque, toutes les paroles scientifiques que nous prononcerons puissent devenir des mots qui font vivre... Povzetek LUCIEN TESNIERE IN SLOVENIJA SKOZI KORESPONDENCO V bogati korespondenčni zapuščini L. Tesnierja v pariški Narodni knjižnici je kar okoli 100 pisem, Id se nanašajo na Slovenijo. Iz njihove vsebine je možno izluščiti predvsem dvoje: 1. vpliv "slovenske izkušnje" na razvoj Tesnierjeve jezikoslovne teorije in 2. močno čustveno navezanost avtorja na Slovenijo ter skrb za ohranitev in razvoj jezikovnih in kulturnih manjšin. 248 Tesnižre si je najpogosteje (v letih 1921-31) dopisoval z A. Meilletom, mentorjem svoje doktorske disertacije, dostikrat pa tudi s slovenskimi kolegi, s katerimi seje spoprijateljil med triletnim bivanjem v Ljubljani. Pismo vojnemu tovarišu R. DePreyju, ki je nastalo kot odgovor na njegovo pohvalo ob izidu monografije o Zupančiču, pa je najlepše: L. Tesnierja razkrije ne le kot nadarjenega jezikoslovca, marveč tudi kot velikega humanista. 249